Mustafa Akalay Nasser
Directeur de L’Esmab UPF Fès

En matière d’implantation urbaine et en particulier sur le thème des rapports entre ville européenne et ville traditionnelle, le Maroc sous protectorat espagnol présente une solution urbaine différente de celle du Maroc sous protectorat français. Dans cette dernière zone, Lyautey, avec l´aide de l´architecte Henri Prost, instaure un espace tampon, une zone non-aedificandi (ne pouvant recevoir un édifice), entre les deux ordres urbains : ville marocaine et ville nouvelle.
« L´essentiel sur ce point capital, disait Lyautey, c´est qu´il y ait le moins de mélange possible entre les deux ordres urbains ».
Cette politique  urbaine implique :
a) La transformation minimum des quartiers marocains qui devaient être conservés et protégés.
b) La création d´un cordon sanitaire autour des villes marocaines.
c) Le dessin et la construction des villes nouvelles, les plus modernes, les plus rationnelles et les plus élégantes.
Les objectifs officiels de cette discontinuité spatiale  s’expriment ainsi :
Sur le plan politique : afin d’éviter l’interpénétration des races ;
Sur le plan sanitaire et hygiénique : afin d’éviter tout contact direct avec les autochtones et de manière générale avec la médina susceptible d’être touchée par des épidémies ;
Sur le plan esthétique : afin de conserver le patrimoine urbanistique et architectural “pittoresque” des médinas.
Par contre, dans la zone sous protectorat espagnol, la ville nouvelle (Ensanche) se développe en contigüité avec la médina, elle se développe linéairement, à l’ouest de la médina, favorisée par la démolition de l’enceinte fortifiée de la Rahbat Ezraa (Cour au blé).
Une place d’Espagne, coquette et ombragée, est aménagée sur cet espace de transition : El Feddan unissant les deux villes. Et c’est là où les pouvoirs administratif (La résidence générale) et militaire (Le haut commandement) respectivement s’installent, plaçant de la sorte la médina en position charnière et freinant du coup sa marginalisation, par la création en un des points sensibles, d’un pôle drainant activités et circulation.
« La ville européenne prolonge sans discontinuité le centre historique. Plus qu´une juxtaposition, elle s´encastre dans son espace physique par la présence du premier quartier espagnol, « La luneta », construit avant le protectorat dans l´espace intra-muros resté libre, appelé Mçalla. Cette intrusion dans le cœur de la cité se poursuivant par l´ouest entraîna même la démolition de la muraille, cette frontière matérielle est le signe visuel de l´identité de la ville. Ici l´intrusion fut une métaphore. C´est une véritable absorption. La ville nouvelle sort de la médina…» (Dixit Mohamed Metalsi)
Au cours de 43 ans du protectorat espagnol, le nord du Maroc a été la terre d´accueil d´un imaginaire urbain privilégié. C´est sur cette zone septentrionale marocaine que de nouvelles manières de « faire la ville » et d´organiser le territoire ont été promues et imaginées. La fondation des villes hispano-marocaines basée sur une forte tradition urbanistique : la loi foncière du 29 juin 1864, dite « Ley de Ensanches », relative aux plans d´extension des villes, a conféré à l’urbanisme nord-marocain une fonction non seulement formelle et spatiale, mais également juridique, économique et symbolique.
En effet à Tétouan, la médina se voie respectée par une solution urbaine (Ensanche) qui favorise le développement de la ville espagnole à côté de la ville musulmane préexistante, reconnaissant par-là la nécessaire hétérogénéité de ces deux ordres urbains, et le fait que dans leur dynamique propre ils répondent à des lois différentes.
Les villes nouvelles espagnoles sont l´œuvre du génie militaire (c’est le cas des villes créées ex novo comme Villa Nador et Villa Sanjurjo), des contrôleurs civils Zapico et De Las Cajigas, (fondateurs des extensions urbaines ou ensanches de Larache et Ksar el-Kébir), ou d´une entreprise immobilière privée (« La sociedad anónima Oliva Ensanche » qui au début du protectorat entreprend les travaux d´assainissement et d´équipement du premier tronçon de la ville nouvelle de Tétouan).
La composition du modèle importé s´appuie sur la répétition systématique d´éléments structurants : des rues rectilignes, des zones définissant les espaces publics et privés, une distribution des usages et activités, ainsi qu´une faible hauteur du cadre bâti. Loin de produire un effet, monotone, la variété des façades, associée á l´occupation dense des îlots, introduit une diversité soit par les dénivellations du relief, comme à Tétouan et à Larache, soit par l´étroitesse des étendues, comme à Villa Nador et à Villa Sanjurjo (Al Hoceima).
Dans ce modèle urbain, l´effet de surprise propre au tracé labyrinthique de la médina s´efface, ou du moins s´atténue, en raison d´une hiérarchisation planifiée des espaces prévoyant des itinéraires moins touffus, des places aménagées et des rues régulières.
L´urbanisme hispano-musulman : Tétouan, un patrimoine partagé.
Dans le patrimoine urbain ibérique, la présence d´un substrat musulman prédispose à une adaptation à la ville marocaine, les Espagnols arrivés dès 1913 eurent tendance à s´établir de leur mieux dans les médinas, conformément aux conditions de vie qui avaient été les leurs dans la péninsule, particulièrement en Andalousie. A Tétouan, ils avaient pris possession du Mellah et de la Mçalla Kdima ou « Luneta » ; à Ksar el-Kébir, de Bab el-Oued et Chraa ; et à Larache de la Casbah.
En analysant l´évolution de l´architecture espagnole à Tétouan, on a pu déceler trois styles :
Le style néoarabe (1915-1931), Il caractérise les constructions de la première période et fonde un style qui contribue à donner une grande cohérence aux édifices bâtis. Les architectes Carlos Ovilo et Gutierrez Lescura ont cherché une synthèse entre la tradition et modernité dans leurs œuvres qui s´enracine dans le style arabisant. L’arabisance en architecture est une forme de l’orientalisme qui se manifeste quasiment dans toute l´Europe. Elle est le résultat de l’intérêt intellectuel, scientifique et politique qui est porté à cet héritage au cours du XIXº siècle. Elle s´intéresse avant tout á identifier un répertoire d´éléments décoratifs et stylistiques, de les réduire á l´état de stéréotype aisément utilisable dans une démarche éclectique par simple substitution.
Le style art déco (1931-1936) a été introduit par les architectes avant-gardistes de la génération 25 de l’école d´architecture de Madrid, et où un goût marocain se forge fondé sur l´observation et la comparaison, et particulièrement centré sur la question du décor. La rencontre des motifs des arts décoratifs marocains et des formes art déco produira des décors de façades originaux où les éléments ornés, les frises ou panneaux bien délimités agrémentent des façades blanches et nues. Ces motifs, dont la diffusion est accélérée par l´impact de l´exposition des arts décoratifs de 1925 à Paris, n´auront aucun mal à s´imposer à Tétouan. L´architecte le plus représentatif de ce style fut José Larrucea Garma.
Le style  franquiste incarné para la période du « caudillo » Franco (1939-1956), qui imposa une architecture néo-herrerienne – du nom de l´architecte Juan de Herrera (1530-1597) qui eut le mérite d’achever El Escorial) -,  dans la capitale du protectorat, à base  des porches et des arcades, des soubassements en pierre et des détails sur les corniches et les frontons, et qui se traduit dans la construction des édifices publics telles que : La poste, la délégation de l´agriculture, les immeubles Varela.
Dès les années 1920, Tétouan prit les allures d´un immense chantier où les bâtisseurs allèrent expérimenter différents courants de l´architecture moderne. Quel que fut le style qu´ils choisirent, l’avant-garde fut souvent tempérée par l´art traditionnel marocain. Á Tétouan, l´héritage architectural s´inscrivit aux côtés des différents styles modernes européens. De nombreux édifices de l´Ensanche arborent sur leurs façades le répertoire architectural et ornemental arabo-islamique. Pour beaucoup d´architectes espagnols, la fonctionnalité et la beauté des formes étaient des principes ancestraux de la cité andalouse, et devaient être appliqués normalement dans l’urbanisme moderne. Ce n´étaient pour eux qu´un retour aux sources (Mohamed Métalsi. Op. cit).
A l´origine rigide et répétitif, l’Ensanche devient en fait le support d´une architecture importée et d´un syncrétisme stylistique. Appartenant à la fois à la tradition et à la modernité et loin de s´imposer comme loi exogène, l´architecture coloniale rassemble plutôt des éléments matériels et symboliques, disparates et contradictoires appartenant à deux architectures différentes. Ce patrimoine partagé entre le Maroc et l´Espagne est non seulement mal connu, mais il est en train de se dégrader parce qu´on s´en occupe peu. Des immeubles sont dans un état de délabrement avancé qui menace ruine et des archives disparus.  Autant dire que l´état actuel de ce patrimoine est des plus précaires. Les études sur ce patrimoine partagé hispano-marocain sont encore peu nombreuses á ce jour et les recherches portant sur l’ethnologie des savoirs et des connaissances très lacunaires.