Entre rayons et expos, Les Insolites a fait de Tanger un carrefour du livre indépendant.
Rencontre avec Stéphanie Gaou, fondatrice de la librairie galerie primée en 2021 et créatrice du festival Re-lier les marges.

Les Insolites est devenue plus qu’une librairie: un salon, une scène, un refuge. Comment expliquer que ce lieu « insolite » ait trouvé sa place si naturellement à Tanger, ville de passages et d’exils littéraires?

Ce lieu a toujours été pensé comme un espace hybride, à la manière d’un laboratoire comme l’étaient les librairies dans le monde: lieu de rencontre, d’exposition, éventuellement de publication et surtout pas seulement espace de « vente de livres ». Ceci dit, il n’a pas trouvé si naturellement sa place. Bien au contraire. Les premières années ont été un temps de vaches maigres qu’il a fallu surmonter. De 2010 à 2019, la librairie | galerie – malgré la fréquentation et la réputation – peinait à trouver SA place. Le public n’a pas toujours compris où je voulais en venir avec cet espace. Mais à force de travail, de passion et de communication, mon équipe et moi-même sommes parvenus à incarner un lieu qui se veut novateur sans cesse.

Avec Amazon, les liseuses, et la baisse de la lecture papier, quel est selon vous le rôle irremplaçable d’une librairie physique aujourd’hui? Qu’est-ce que Les Insolites apporte que l’algorithme ne peut pas donner?

Plusieurs rôles et non un seul: vecteur social, échanges humains, espace de découvertes, circulations de pensées & de savoirs. La librairie, si elle n’est pas un espace militant, n’est qu’un commerce comme un autre. Je différencie vraiment la librairie indépendante des espaces de vente commerciaux. Chaque lieu doit personnifier les choix de lecture de l’équipe, mais aussi répondre à des attentes précises. Je ne m’intéresse pas à l’algorithme, pour être très sincère avec vous.

Vous organisez dédicaces, débats, clubs de lecture, expos… Comment choisissez-vous votre programmation? Et comment faites-vous pour attirer le jeune public tangérois qui ne met pas forcément les pieds en librairie?

La programmation s’organise en plusieurs temps: la partie galerie est la plus « laborieuse », ai-je envie de dire, car elle nécessite un véritable accompagnement des artistes, à qui j’accorde un soutien non seulement financier bien sûr, mais mental (surtout que j’expose souvent des artistes dont c’est la première exposition solo). Dans ce cas, cela peut prendre plusieurs mois avant de finaliser une collaboration. En ce qui concerne les événements littéraires qui sont très nombreux, comme vous le savez, Frank Brondon et moi avons diversifié nos actions: bookclub en anglais & français, podcasts (radio les insolites), conférences, émissions de radios… Nous montrons que le libraire doit avoir une implication réelle et soutenue dans la promotion de la littérature. Et ça marche ! Les jeunes viennent de plus en plus à la librairie. Ils aiment nos choix, notre accueil, l’image chaleureuse de l’espace. Nous avons une clientèle grandissante de jeunes lecteurs ET lectrices et en sommes extrêmement heureux.

Tanger a une histoire littéraire immense: Bowles, Burroughs, Choukri… Aujourd’hui, quels sont les auteurs marocains ou du Nord que vous avez envie de défendre absolument, ceux que les lecteurs devraient découvrir d’urgence?

L’histoire littéraire de Tanger ne s’arrête pas à ces noms-là et elle continue de se faire avec les vivants. Je citerai: Soundouss Chraïbi, Rachida Madani, Roland Beaufre, Alberto Gomez-Font, Philippe Guiguet-Bologne, Najib Arfaoui, Asma Chérif d’Ouezzane, Sali Oumarou, Dounia Tengour, Hajar Azell, Farid Bentria et tant d’autres… il est temps que Tanger dise autre chose de sa littérature et qu’elle sorte de ce carcan de nostalgie qui fausse parfois la perception que l’on peut en avoir.

Si vous aviez une baguette magique et un budget illimité, sans contrainte de rentabilité, quel serait le projet fou que vous lanceriez chez Les Insolites pour surprendre encore les Tangérois?

Peut-être décider de surprendre d’autres publics que les Tangérois et aller développer notre expertise dans d’autres villes du Maroc. Mais je suis jalousement gardienne de ce qui a été fait à Tanger et justement, je n’ai pas trouvé encore de mécènes ou d’investisseurs pour créer d’autres pôles de la librairie | galerie au Maroc.

Les Insolites se trouve rue Velasquez, une rue chargée d’histoire mais qui fait aussi face à des problèmes de sécurité, d’éclairage et d’incivilités. En tant qu’actrice culturelle du quartier, comment ces enjeux impactent-ils la vie de la librairie? Et qu’est-ce que vous attendez de la ville et des autorités pour que Velasquez redevienne une rue où on a envie de flâner le soir?

La rue Velazquez est une véritable splendeur architecturale à qui veut bien lever les yeux. Les quelques travaux de rénovation bâclés n’ont malheureusement pas servi à lui redonner ses lettres de noblesse. En même temps, Tanger est ce qu’elle est, et la rue Velazquez ne fait que montrer ce qui se passe ailleurs dans la ville : misère sociale, prostitution, maltraitance infantile, drogue. Depuis que le quartier de Fondouk Chejra est en rénovation, tout le réseau de drogue est venu « s’installer » dans le quartier espagnol. Malgré les articles, les rencontres avec les autorités de la ville, personne ne fait rien et chaque jour apporte son lot de déconvenues. Ce qui est dommage, c’est que ce quartier est en plein centre-ville et qu’il pourrait être un fleuron pour la ville de Tanger. Pour l’instant, c’est une rue toujours laissée à l’abandon avec une petite « mafia » qui organise ses trafics. La police passe de temps à autre. Sans que cela change quoique ce soit. C’est tellement dommage. Je n’attends plus rien des autorités. J’avoue avoir baissé les bras.

La librairie | galerie Les Insolites

Fondée en 2009 et ouverte au public en 2010, Les Insolites est un lieu culturel incontournable de Tanger. Récompensée par le Prix de la meilleure librairie francophone hors de France en 2021, elle est dirigée par Stéphanie Gaou, décorée Chevalière des Arts et des Lettres en 2025. Membre du collectif associatif Les Désirables, réseau d’acteurs du livre indépendant, la librairie galerie a aussi lancé en 2025 le Festival Re-lier les marges, pour faire dialoguer littérature et territoires.

Propos recueillis par Abdeslam REDDAM