“La corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes, gage d’une bonne gouvernance”[1].
Le football est le sport populaire par excellence au Maroc. Il transcende les générations, les catégories sociales et les territoires. Il dépasse ainsi le simple cadre de la compétition pour devenir un véritable phénomène social et culturel, capable de rassembler des millions de Marocains autour d’une même passion. À chaque grande compétition, il suscite un élan d’unité nationale, de fierté et d’espoir, faisant de ce sport un puissant facteur de cohésion sociale.
Rappelons que ce sport a vu éclore plusieurs générations de joueurs d’exception qui ont marqué son histoire. De Larbi Ben Barek (surnommé “La perle noire”), considéré comme le pionnier du football marocain et l’un des plus grands joueurs du XXᵉ siècle, à Ahmed Faras, Badou Zaki, Mustapha Hadji, puis ACHRAF Hakimi, Yassine Bounou et Ismaïl Saibari, etc. Ces figures emblématiques ont largement contribué à écrire les plus belles pages du football national.
“Attention aux petites dépenses. Une petite fuite coulera un grand navire”[2].
Toutefois, l’élimination de l’équipe nationale du football en quart de finale[3] de la Coupe du monde 2026 face à la France ne s’est pas limitée au terrain. Elle a ravivé un débat bien plus profond sur la gouvernance, les priorités budgétaires et l’utilisation des ressources publiques. Une controverse qui illustre, à sa manière, le constat dressé depuis plusieurs années par l’économiste Najib Akesbi[4] : celui d’un pays qui risque de passer « de la peste au choléra » en remplaçant un problème par un autre sans s’attaquer aux causes structurelles de ses difficultés.
En effet, depuis des décennies l’on assiste à une succession de gouvernements et à une multiplication de stratégies sectorielles, de grands projets d’infrastructures et de réformes économiques et sociales. Certes, une volonté affirmée de moderniser le pays d’où une dynamique continue – à deux vitesses[5] – coexistant avec une croissance fragile, un chômage élevé, des inégalités sociales et territoriales persistantes et des services publics qui peinent à répondre aux attentes des citoyens.
Selon notre Économiste, la question n’est pas seulement économique; elle est avant tout politique et budgétaire. Elle concerne le choix des priorités de l’État et la manière dont les ressources collectives sont utilisées. À ses yeux, le véritable défi consiste à investir davantage dans le capital humain — santé, éducation, recherche et emploi — plutôt que dans des dépenses de prestige dont les retombées sociales demeurent discutées.
La récente polémique entourant la composition de la délégation ayant accompagné la sélection nationale aux États-Unis illustre parfaitement cette interrogation. Selon plusieurs informations largement relayées, un nombre important de responsables, de dirigeants de clubs et de personnalités auraient bénéficié d’un déplacement pris en charge par la Fédération, autrement dit par la finance publique, sans que leur présence soit nécessaire ou directement liée aux exigences techniques ou administratives de la compétition. Des dépenses en plus !
Cette situation a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup de Marocains, tout en demeurant profondément attachés aux Lions de l’Atlas qui ont brillé et accompli leur devoir national avec responsabilité et dévouement honorant ainsi le Drapeau du Royaume, beaucoup de citoyens s’interrogent sur l’opportunité de financer, avec les ressources de la Fédération, les déplacements de personnes ou de connaissances disposant des moyens nécessaires pour assurer elles-mêmes ces frais.
Par ailleurs et au-delà du football, cette affaire renvoie à une problématique plus large : celle de la bonne gouvernance et de la reddition des comptes. Dans un contexte marqué par des contraintes budgétaires, chaque dirham dépensé est désormais observé avec attention par une opinion publique de plus en plus exigeante. Les citoyens attendent que les ressources publiques, ou celles des institutions investies d’une mission d’intérêt général, soient utilisées avec rigueur, transparence et dans le respect des principes d’équité.
C’est précisément là que rejoint l’analyse de Najib Akesbi. Le véritable enjeu n’est pas seulement de maîtriser les dépenses, mais de définir clairement les priorités nationales. Lorsque les hôpitaux manquent de personnel, que l’école publique peine à remplir sa mission, que le chômage des jeunes progresse et que le pouvoir d’achat se dégrade avec la flambée continue des prix, la question de l’affectation des ressources devient inévitable. Une affectation rationnelle et bien étudiée, celà consiste à réorganiser le budget de l’État pour accroître son efficacité économique et sociale.
Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause les ambitions sportives du Maroc ni les investissements nécessaires au développement du pays ou du football, discipline qui constitue un formidable levier de rayonnement international et de cohésion nationale. Les succès des Lions de l’Atlas sont le fruit d’une vision stratégique, de l’engagement et de l’abnégation des joueurs, du travail du staff technique et administratif, ainsi que du soutien indéfectible du Souverain, SM le Roi Mohammed VI – que Dieu l’Assiste – et du peuple marocain.
En revanche, ces réussites imposent une exigence accrue de transparence. La composition des délégations officielles devrait répondre à des critères objectifs, exclusivement fondés sur les besoins réels de la mission – sportive ou autre. De même, la publication détaillée des dépenses engagées lors des missions internationales contribuerait à renforcer la confiance des citoyens et à consolider la crédibilité des institutions sportives ou autres.
Au fond, la controverse actuelle dépasse largement le cadre du football. Elle pose la question du modèle de gouvernance que le Maroc souhaite promouvoir à l’horizon 2030. Un modèle où chaque dépense publique est justifiée, contrôlée et orientée vers l’intérêt général ; où les investissements dans la santé, l’éducation, la jeunesse et le développement humain constituent la priorité ; et où la transparence devient la règle plutôt que l’exception et la reddition des comptes, un principe constitutionnel, qui compte parmi les principes fondamentaux d’une bonne gouvernance des finances publiques.
Car le véritable défi n’est pas seulement de remporter des victoires sportives ou de réaliser de grands projets. Il consiste à faire en sorte que chaque dirham investi contribue réellement au développement durable du pays et au bien-être des citoyens. À défaut, l’avertissement de Najib Akesbi conservera toute son actualité : celui d’un Maroc qui risque, une fois encore, de passer… de la peste au choléra.
Dr Ali GHOUDANE
Mon blog : kroniquesocialeblogspot.com
[1] Discours adressé par SM le Roi Mohammed VI à la nation, à l’occasion du 18è anniversaire de la fête du Trône.
Ce discours constitue un appel franc à la mise en œuvre du principe constitutionnel qui établit une corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes, seul gage pour la concrétisation d’une gouvernance optimale, affirme, Najib Jiri, professeur à l’université Chouaïb Doukkali à El-Jadida, Maroc Diplomatique du 31 juillet 2017.
[2] Benjamin Franklin (1706-1790) est un imprimeur, écrivain, un physicien et diplomate américain. Il participe à la rédaction de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, dont il est l’un des signataires. Franklin fut le premier ambassadeur des États-Unis en Italie…
[3] C’est la règle du jeu ! “La balle est ronde, tout est possible” pour reprendre l’expression du reporter sportif lors de la rencontre Maroc-RFA à Mexico 1970 où le Maroc fut vainqueur au 1er mi-temps par 1-0 mais devait céder au 2e mi-temps!
[4] Najib Akesbi est un économiste marocain né le 5 août 1952 à Fès. Il est titulaire d’un doctorat d’État en sciences économiques de l’Université Paris-Dauphine et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est également titulaire d’une maîtrise en sciences de gestion (Paris-IX-Dauphine) et d’un diplôme des études comptables supérieures de l’expertise comptable du Conservatoire national des arts et métiers.
[5] La formule « un Maroc avançant à deux vitesses » a été prononcée par SM. le Roi Mohammed VI lors du Discours du Trône du 29/7/2025. Le souverain a souligné qu’il « n’y a de place, ni aujourd’hui, ni demain » pour ce type de disparité, insistant sur la nécessité d’une justice sociale et spatiale


























