Par Mustafa Akalay Nasser
Directeur de l’ Esmab UPF Fès

Dans l’une de ses critiques de livres sur le Maroc, dans le Supplément culturel «Babelia», Miguel Angel Bastenier, directeur adjoint du quotidien «El País» et analyste politique accompli, a écrit ce qui suit: “Il y a deux pays dans le monde qui ont influencé cette chose que nous appelons l’Espagne à exister telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’un d’eux est raisonnablement reconnu dans cette fonction de guide et de référence presque toujours malvenue: c’est la France; l’autre pays effacé, beaucoup moins emphatique et délibérément maltraité par l’imaginaire ibérique, c’est le Maroc, il y en a peut-être un troisième, qui est le Portugal, mais là, plus que d’influence, peut-être faudrait-il parler de parallélisme et de proximité des identités. Mais, le Maroc est, au fond, ce que la grande majorité des espagnols ne veulent pas être, ce à quoi ils ne s’identifient pas jusqu’à l’offense, et, néanmoins, il y a des probabilités extraordinaires qu’il y aura plus de sang berbère, arabe, marocain, dans nos veines que dans n’importe quelle nation européenne».
Là et au début de ce siècle, le grand écrivain Benito Perez Galdós, a écrit dans son roman Aita Tettauen ce qui suit:
“Une autre chose que je vous dis, afin que vous puissiez avoir raison dans la compréhension des guerres africaines, c’est que le marocain et l’espagnol sont plus frères qu’il n’y paraît.” C’est ainsi que le personnage d’Ansúrez s’exprime dans le roman épique de Pérez Galdós qui a pour décor Tétouan, Aita Tettauen.
La référence à la fraternité entre espagnols et marocains dans les textes précoloniaux et à l’époque du Protectorat est récurrente et constitue l’un des principaux thèmes rhétoriques parmi ceux utilisés pour justifier la colonisation espagnole du Maroc.
«C’est que le marocain et l’espagnol sont plus frères qu’il n’y paraît. Enlevez un peu de religion, enlevez un peu de langage, et la parenté et l’air de famille vous sautent aux yeux. Qu’est-ce que le marocain de plus qu’un espagnol musulman ? Et combien d’espagnols nous voyons les marocains comme des musulmans déguisés en Chrétiens ? » (Dixit Galdos).
Et il se peut aussi que personne n’ait fait plus que le professeur d’université et journaliste José Carlos García Fajardo pour reconnaître pratiquement cette réalité dans son livre: Marrakech publié par Anthropos.
Livre qui est à base d’expériences vécues lors d’un voyage au Maroc, et où l’auteur galicien mêle un ensemble d’histoires qui ont une racine commune : le voyage initiatique en Orient. Le voyage est le motif axial du livre, qui est la colonne vertébrale de tous ses chapitres, qui sont au nombre de 20. La cohésion narrative contribue également à relater les expériences de l’auteur dans un flux soutenu et continu.
Tout au long du livre, l’auteur nous fait découvrir le sud, les vallées présahariennes, les oasis, les villages représentatifs du Maroc rural, où les savoirs ancestraux de bâtir en architecture de terre sont encore préservés aujourd’hui. L’architecture en terre crue est omniprésente dans le sud du Maroc : une zone de vallées désertiques et d’oasis où abondent les forteresses de couleur ocre, construites par les maalemins avec cette technique vernaculaire qui utilise la terre comme un matériau de construction. Ledit matériau nécessaire à la construction d’une casbah ou d’un Ksar se trouve dans la région et, généralement, très proche du lieu où l’on travaille. L’élément de base est la terre, la pierre n’est généralement pas loin, à cela s’ajoutent la paille et le bois.
Selon Fajardo, notre voisin le Maroc, en tant que pays d’Afrique du Nord, est aux portes de l’Europe, l’un des lieux les plus représentatifs de l’architecture en pisé, comme en témoignent ses villes dites “impériales”, ses villes fortifiées ou kasbahs qui sont de véritables œuvres d’art et d’une valeur patrimoniale indiscutable que des hommes et des femmes anonymes ont érigés au fil de l’histoire dans une topographie accidentée. Dans le Maroc présaharien, l’architecture de terre, résultat et fruit de la sagesse populaire collective, fait partie intégrante d’un système total où les modes de vie et la culture de l’oasis complètent la définition d’un modèle d’habitat traditionnel d’intérêt socioculturel incontestable. A l’heure actuelle, une grande partie des coutumes ancestrales qui donnaient sens à ce mode d’occupation du territoire sont encore assurées. Cependant, les transformations nécessaires qui s’opèrent dans l’environnement du peuple berbère provoquent l’abandon progressif des villages et des techniques de construction en terre, ce qui suppose une perte irréparable de cet important héritage architectural, ethnologique et environnemental.
Dans son récit de voyage, l’auteur nous rapproche également du prototype ou modèle de la ville islamique marocaine qu’est “La Médina” qui s’est conservée tout au long de la colonisation, intacte par rapport à la ville nouvelle européenne au tracé géométrique. José Carlos García Fajardo, comme tout ethnographe qui se respecte, recueille la coexistence quotidienne de la ville musulmane, des scènes qui portent toute la magie du Maroc et ses places incomparables qui traversent les médinas, toujours cachées du soleil et de la chaleur, et toujours à la recherche d’ombres et de fontaines d’eau, sans ce son musical de l’ eau dans tous ses états il est presque impossible de comprendre l’urbanisme hispano-musulman ou plutôt l’urbanisme médinal, un jeu d’ eau qui a été donné à Grenade et que le génie du bâtisseur Youssef Al-Nassar éterniserait dans l’escalier de l’ eau du Generalife et dans la cour des lions de l’Alhambra. Ces places naissent ou se font, par la confluence de plusieurs ruelles, exemple du quartier Karawiyin ou quartier andalou de La Médina de Fès, des lieux magiques dépeints avec la précision d’un Titus Burckhadt, grand islamologue suisse et auteur du classique Fès, ville de l’islam.
La vieille ville de Fès, incontournable pour tous ceux qui voyagent au Maroc, est la capitale culturelle et spirituelle du Maghreb, une ville unique, résiliente et sans pareil, qui a su conserver l’esprit d’une civilisation complète dans les ruelles de son ancienne médina et où spiritualité, science, art et urbanisme forment un tout harmonieux et adapté aux besoins les plus réels de l’être humain.
Paysage dominé par des murailles et une citadelle, lieu d’échange des biens et des savoirs, la médina de Fès reste avant tout comme la ville achevée: On y entre pour observer les formes du paysage, le cœur de la sociabilité urbaine- le souk et la mosquée-, la place du pouvoir- la citadelle-, mais aussi pour saisir la ville vécue avec ses difficultés quotidiennes de gestion de rue et de l’eau, avec sa conscience urbaine, avec ses espaces qui parfois se déplacent, naissent et disparaissent. En tant que ville achevée et adulte, elle a trouvé sa personnalité au terme d’une évolution dont sont présentés les phases de formation et les acteurs; depuis le début du VIII siècle jusqu’ au début du XX siècle, des vestiges de la vieille ville jusqu’ à la Fès contemporaine. Cette médina de Fès éblouit et fascine de nombreux visiteurs. L’auteur José Carlos García Fajardo, est en effet un amoureux de la civilisation musulmane tant d’un point de vue artistique, historique que philosophique et mystique, ayant consacré une grande partie de son livre à aborder une société comme sœur et proche comme la marocaine, comme l’a affirmé le romancier et essayiste renommé Azorin, dans son essai : paysage de l’Espagne vue par les espagnols dans qui suit: «La mélodie d’une chanson populaire s’entend au loin. Afrique? Espagne? L’avenir de l’Europe est en Afrique, les frères les plus proches des espagnols franchissent le détroit, là-bas l’Atlas».
José Carlos Fajardo, en raison de ses voyages répétés au Maroc et de sa connaissance approfondie de la culture soufie, était la personne la plus apte à écrire sur le pays voisin, mettant en lumière la fraternité hispano-marocaine, cherchant à présenter des points de vue sur les questions qui intéressent les lecteurs des deux rives et aplanir les divergences, approfondir les enjeux qui nous unissent et laisser de côté les crises conjoncturelles qui font fuir toute tentative de rapprochement et de jumelage.