Où voulons-nous positionner le Maroc en 2030 ? Parmi les 50 premiers ou les 5 derniers ?

Des questions que s’est posé, à maintes reprises, Oussama OUASSINI, consultant en Intelligence Économique & Supply Chain, lors d’une interview accordée à La Dépêche du Nord.
Il a mis l’accent sur la nécessité d’établir, en urgence, une Agence d’Intelligence Économique pour que le Maroc puisse se positionner en tant qu’acteur de son destin et non pas en simple spectateur.

Politiciens, économistes et bailleurs de fonds s’accordent à dire que le Maroc mérite un nouveau modèle de développement économique. Pourquoi devrait-on renoncer à un modèle qui générait une moyenne de croissance de 4% annuellement ?

C’était et c’est une fausse moyenne. C’est une croissance déséquilibrée à plusieurs niveaux. L’économie marocaine a accusé un déséquilibre criant entre les performances de 3 secteurs, primaire, secondaire et tertiaire.

Il y a eu un surdéveloppement du secteur tertiaire, notamment le tourisme, au détriment du secteur secondaire, composé en majorité par des activités de transformation menées par des investisseurs étrangers, d’où elles échappent au Maroc. De même, le secteur primaire, composé par les activités agricoles et extractives, s’est limité à la vente de la production brute, à l’image de l’exportation en vrac d’agrumess, de légumes, d’huile d’olive et des phosphates.

À l’époque des années 80, on a industrialisé le pays, mais avec des activités industrielles de faible valeur ajoutée. Ce qui a transformé le Maroc en un pays low-cost qui dépend du donneur d’ordre, généralement un investisseur ou un client étranger. Dans cette configuration, la logique du moins disant de mains d’œuvre a provoqué ce problème structurel qui n’a cessé de prendre de l’ampleur.

En somme, c’est une croissance qui ne peut pas tenir, non soutenable, puisque la richesse du secteur secondaire nous échappe, bien qu’un nombre limité de groupes industriels marocains aient su tirer leur épingle du jeu.

De plus, la croissance de 4% a été réalisée avec un endettement, dont le remboursement pèse et pèsera lourd sur les finances publiques.

Au vu des défaillances persistantes de notre économie, le nouveau modèle de développement devrait mener au développement d’une industrie marocaine à haute valeur ajoutée.

Maintenant que les élections s’approchent, pensez-vous qu’il est temps d’engager un processus de transformation économique ? Et y a-t-il des parallèles à faire entre les 2 processus ?

C’est une Urgence !!!

Quand vous examinez les politiques industrielles des pays avancés, en termes de prospective et de planification, elles comportent déjà des projections à l’horizon de 2050, soit 2 générations, alors que nous ne savons même pas que sera le Maroc de 2030 et surtout pas avec la politique de M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie.

[Pouvez-vous nous expliquer votre désaccord avec la politique de M. le Ministre Moulay Hafid EL ALAMI ?

Je continue ma réponse à votre question et je vous y répondrez à la fin de l’interview]

Où voulons-nous positionner le Maroc en 2030 ?

Parmi les 100 ou 50 premiers ou les 10 ou 5 derniers. C’est la question qu’on doit se poser.

Pour ce qui est des parallèles avec le processus politique, il est difficile de trouver des consensus après temps d’année d’un régime qui nous a conduit à cette crise économique. Nous subissons, en conséquence des politiques mises en place, une guerre économique imposée par notre dépendance de l’extérieur. Nous ne nous-sommes pas donné les moyens de défense nécessaires en cas de défaillance du donneur d’ordre.

Le fait est là. De nos jours, l’Europe, notre premier partenaire économique, est en récession qui va perdurer pendant au moins les 10 prochaines années.

La logique économique dicte la ventilation de notre portefeuille de marchés. Dans ce cadre, une direction Sud-Sud est à considérer, soit une ouverture sur notre environnement immédiat, à savoir le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Là, on peut mener des projets de codéveloppement industriel, un business harmonieux avec des pays comparables.

Avec les pays dont le niveau est bien supérieur au nôtre, on est dans une logique d’IDE. Là aussi, c’est à nous d’attirer les investisseurs qui assurent un transfert de technologie, en mettant en place des systèmes d’incitations adéquats, à l’instar de l’expérience coréenne ou chinoise.

Dans les années 50, le revenu par habitant en Corée de Sud était de 150 $/habitant, aujourd’hui, la Corée du Sud est la 12ème puissance mondiale et toutes ses universités figurent dans le classement des 500 meilleurs universités, selon le «Shanghai ranking». Il faut investir dans le savoir et la technologie.

En somme, dans toutes les démocraties, la volonté politique pour mener des changements économiques majeurs se manifeste par un consensus au-dessus des partis politiques.

De ce fait, mon souhait pour les prochaines législatives est qu’un gouvernement d’union nationale ou un gouvernement de technocrates voit le jour pour définir la politique industrielle du pays pour les 50 années à venir. Cette politique industrielle sera le socle des différents et divers gouvernements ultérieurs.

La réforme fiscale, le code de l’investissement et le Partenariat Public-Privé (PPP), des projets en suspens qui sont de nature à dresser les contours du nouveau modèle économique. Est-ce suffisant pour mettre en place un nouveau modèle économique ?

Au niveau du processus de transformation économique, la question est:

Est-ce que c’est nous qui tenons les rênes ou est-ce qu’on va suivre des recommandations des bailleurs de fonds ?

Rappelons-nous que les réformes, dans le cadre du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) ont donné leurs résultats !?!?!

Ces réformes importées de l’extérieur ne peuvent pas tenir.

Pour qu’un partenariat gagnant-gagnant puisse être établi avec les bailleurs de fonds, il faut que les réformes soient réfléchies en tenant compte des spécificités et des intérêts du pays.

Pour ce qui est du Partenariat Public-Privé (PPP), il s’agit d’une forme de démission de l’Etat. À cet égard, il convient de préciser que si l’Etat maîtrise le processus, ce mécanisme pourrait s’avérer vertueux pour le pays. Mais si l’Etat ne le maîtrise pas, les citoyens (le Peuple) en payeront la facture.

Exemple, en France, le prix de l’eau a été multiplié par 5 en 10 ans sans une avancée significative de la qualité des services.

La lutte contre le monopole de l’Etat ne doit pas se faire au détriment des intérêts du consommateur.

Car, si les prix pratiqués évoluent plus rapidement que les revenus des consommateurs, cela risque de générer une crise au niveau de la classe moyenne, ainsi que chez les couches des démunis (Exemple des Gilets Jaunes). Et si notre industrie ne dégage pas assez de valeur ajoutée, que les entreprises ne sont pas en mesure de distribuer des salaires conséquents, les évolutions non contrôlés des prix des services fournis dans le cadre des projets de PPP pourraient montrer plus rapidement leurs effets néfastes sur la classe moyenne. Par ailleurs, le PPP n’aura pas d’effet significatif sur les plus riches.

Sur un autre plan, le PPP a une date d’entrée et une date de sortie. Cela doit être limité dans le temps et l’espace. Et l’Etat devrait être en mesure de bien gérer ces projets en fonction de ses intérêts. Il ne faut pas que le PPP se transforme en un mécanisme pour imposer la paix sociale, par la légitimisation des plans d’assainissement drastiques, en levant la responsabilité de l’Etat et se diriger, ainsi, vers un inconnu social.

Pour les régions de l’intérieur, des politiques bien intentionnées n’ont pas vu le jour, faute d’un mode de gouvernance adéquat, selon plusieurs experts. La décentralisation est consacrée comme étant une forme d’émancipation des régions, sans détailler les mécanismes pour ce faire. Selon vous, quels sont les préalables à réunir pour assurer l’efficacité d’une telle stratégie ?

Il faut œuvrer par un désenclavement physique et intellectuel-industriel des régions.

Premièrement, le désenclavement physique consiste en le renforcement du transport entre les régions. Il faut que les grands chantiers d’infrastructures routières et ferroviaires engagés doivent épouser cette vision de désenclavement tout en la conjuguant avec la stratégie des zones franches et industrielles. Et qu’on n’applique pas la théorie du doigt mouillé ou de la Gana (l’envie).

Deuxièmement, il faut absolument changer le mode de captation de la valeur ajoutée par des régions qui ne produisent pas les matières premières. (Exemple les usines de transformation du phosphate).

La correction de cette configuration biaisée nécessite une politique volontariste de l’Etat pour associer industrie-enseignement et centre de développement (techno-scientifique) autour des atouts des régions.

Parallèlement, il faut stimuler et soutenir les échanges inter-régionaux en vue d’éviter la formation d’une dichotomie entre les régions qui risquent de s’enfermer sur leurs spécificités. Il faut encourager les transversalités et les synergies entre les tissus économiques des régions.

À cet égard, l’Etat se positionne en une force de proposition.

Nos concurrents dans la région et ailleurs engagent des mesures, quoique timides, pour instaurer des systèmes de veille stratégique et d’intelligence économique. Accuse-t-on un retard à ce sujet ?

Ce n’est pas seulement un retard. Nous sommes quasiment inexistants. On a des structures disparates, à l’instar de l’API, le CMPE, le CRI, etc … mais il n’y a pas une logique étatique qui permettrait de faire de la prospective (dresser plusieurs scénarios probables) et la planification (le choix d’appliquer les scénarios).

Une telle approche nécessite des efforts sur les niveaux stratégiques, tactique et opérationnel. Malheureusement, les 2 premières sont quasiment inexistants, à cause de notre dépendance de l’étranger et de l’absence d’une structure dédiée.

À cet égard, l’établissement d’une Agence Nationale d’Intelligence Économique (ANIE) s’impose pour dresser le plan directeur (Stratégique) et mettre en place les tactiques idoines (qui fait quoi).

De nos jours, une telle agence est vitale pour ne pas continuer de naviguer à vue.

Dans un monde multipolaire, le Maroc a tout intérêt à composer avec tout le monde, notamment le groupe des nouvelles puissances émergentes, les BRICS et leurs institutions financières, et les habituelles institutions de Breton Wood, le FMI et la Banque mondiale.

L’Agence permet d’évaluer à leur juste valeur nos atouts nationaux de benchmarker avec des pays comparables, pour les concurrencer ou encore établir des alliances avec eux, et se placer sur des marchés où nous pouvons nous positionner comme une force de propositions, à l’instar du domaine de l’énergie.

Le scénario de la fin des énergies fossiles est déjà élaboré par les Américains. Plus généralement, certaines ressources naturelles vont disparaître définitivement et il faut se préparer, dès maintenant à cela, et préparer les industries à une mutation vers d’autres modes d’exploitation.

Et la question qui se pose:

Est-ce qu’on peut arriver à nous positionner dans ce scénario ?

Il faut envisager divers scénarios pour défendre les intérêts du pays. Cela correspond à une nécessite car l’enjeu porte sur l’avenir de nos enfants.

Mais si nous ne connaissons pas les intérêts futurs de nos partenaires (les secteurs prioritaires, leurs stratégies …), comment voulez-vous engager des négociations fructueuses avec eux ?

Les pays, qui ont choisi d’être acteurs de leur destin, ont élaboré des projections dans 30 à 50 ans. Nous ne serons que spectateurs si on ne réussit pas cet exercice. La question qui se pose encore une fois:

Quelle ambition avons-nous pour notre pays ?

Il faut se donner les moyens pour réaliser ces ambitions. Et les moyens sont le travail et la productivité.

Quand à votre question sur la raison de mon désaccord avec la politique de M. le Ministre du Commerce et de l’Industrie, je vais vous démontrer que les bobards vont être démasqués et envoyées en “Réa”.

Nous vivons aujourd’hui la 4ème Révolution Industrielle, quadruple convergence de 4 secteurs industriels exponentiels, les NBIC.

Cette quadruple convergence s’accompagne de quelques choses qui n’a jamais été vécu dans les Révolution Industrielle précédentes, dont le summum n’a été que l’accélération de la mécanisation et de l’automatisme des tâches.

Aujourd’hui avec cette Révolution Industrielle, la puissance de calcul des ordinateurs quantiques, la maîtrise plus grande de la stabilité des q-bits et des logiciels d’apprentissage profond comme ceux de DeepMind, font que la machine, l’intelligence artificielle pulvérise des capacités de raisonnement et de calcul des êtres humains, sur des domaines de plus en plus grands et divers.

Bref, entre la révolution de la synthétique (travaux de l’équipe de Craig Venter), les machines moléculaires (travaux allemands), l’impression 3D à l’échelle nanométriques, la technologie CRISPR (ciseaux moléculaires), l’apprentissage profond de l’intelligence en essaim, … la manipulation et la maîtrise du vivant n’ont plus de limites.

Cela veut dire que sur les 100 activités recensées par le Ministre Moulay Hafid El Alami, seule 30 pourront dépasser une durée de vie de plus de 10 ans. Le reste des activités seront obsolète dans moins de 10 ans.

Un exemple révélateur, les lits de Réanimation. Connaissez-vous la nouvelle médecine, la médecine quantique par ondes scalaires via des lits médicaux régénératifs et de réatomisations.

La technologie de ces lits médicaux existe depuis un certain temps et elle a été tenue à l’écart très et trop longtemps en raison de certains lobbyistes comme les Assurances, les labos pharmaceutiques et etc … (Perte de part de marché, Perte de Chiffre d’Affaire). Maintenant qu’une autre force d’intérêt comme l’image 3D à 5D, le potentiel de l’Intelligence Artificielle grâce aux ordinateurs quantiques et de la 5G à la 6G, qui se produit, cette technologie sera exponentielle.
Ce que je veux insinuer, laisser entendre et glisser à l’oreille et qu’un ministère aussi stratégique que le Ministère du Commerce et de l’Industrie, doit garantir un tissu Économique et Industriel pour au moins les 30 à 50 ans avenir.
Sachez aussi que le business lié à ces nouvelles technologies se chiffre et se chiffrera en milliers de milliards de $/an sur les 15 prochaines années et sachez que toutes les briques technologiques associées à ce champ n’ont pas été découvertes.
Ce sera la loi du Time to Market pour les 15 prochaines années.

Propos recueillis par Abdeslam REDDAM