Mustafa Akalay Nasser. directeur d’Esmab, UPF.Fès.

Parmi les architectes espagnols déplacés au nord du Maroc durant le protectorat, José Larrucea Garma est pour nous l’instigateur du courant art déco dans lequel l’architecture oscille entre tradition et modernité, une oscillation dans laquelle on peut trouver la fusion entre la culture du Nord et la culture du Sud. C’est justement la prédominance de l’un ou de l’autre qui nuance les différents projets réalisés à Tétouan, qui vont de la simple réappropriation de la tradition, proche du mimétisme, à son dépassement vers ce qu’on pourrait appeler l’architecture méditerranéenne.
Dans la carrière professionnelle de José Larrucea Garma, est significatif le contact qu’il a eu avec le Maroc, puisqu’il s’est installé à Tétouan dans les années 1927, où il a coïncidé avec un style prédominant le « néo mauresque », très en vogue à l’époque au Maroc français, et importé à Tétouan avec une touche art déco par le même José Larrucea dans une œuvre aussi majeure et emblématique que la Banque du Maroc : Selon l’ historien de l’ art Antonio Bravo Nieto  « Inscrire sa première production dans l’épisode néo-arabe simplifie sans aucun doute le travail d’un architecte innovateur, puisqu’il est peut-être le constructeur qui réalise la synthèse la plus aboutie entre tradition et modernité ; Plus précisément, il cherche l’union difficile entre les enseignements appris à l’école de Madrid avec l’ architecture islamique marocaine. Il met en évidence l’entrée monumentale avec des colonnes, les arcades, l’utilisation de motifs géométriques. Formellement, Larrucea apparaît dans ce projet de la banque comme trop redevable au style arabisant qui s’est développé dans le Maroc sous protectorat français.
Donc Le style art déco (1931-1936), a été introduit au nord du Maroc par les architectes de la génération 25 de l´école d´architecture de Madrid, et où un goût marocain se forge fondé sur l´observation et la comparaison, et particulièrement centré sur la question du décor. La rencontre des motifs des arts décoratifs marocains et des formes art déco produira des décors de façades originaux où les éléments ornés, les frises ou panneaux bien délimités agrémentent des façades blanches et nues. Ces motifs, dont la diffusion est accélérée par l´impact de l´exposition des arts décoratifs de 1925 à Paris, n´auront aucun mal à s´imposer à Tétouan. L´architecte le plus représentatif de ce style fut José Larrucea Garma.
Le cas de José Larrucea est paradoxal, bien qu’au niveau marocain et même espagnol il y ait eu un intérêt croissant pour ses réalisations, la connaissance de son travail dans la péninsule ibérique reste en deçà de l’importance qu’il a. En plus de la coïncidence générationnelle de José Larrucea avec l’école de Madrid, il existe une série de traits particuliers qui le lient à une élite cultivée et cosmopolite composée de Fernando García Mercadal, Luis Lacasa Navarro, Manuel Sánchez Arcos, Martin Domínguez, Rafael Bergamín Gutiérrez, Luis Blanco Soler, Casto Fernández Shaw. Tous forment un groupe de professionnels qui s’efforcent de faire sortir l’architecture espagnole de toutes ses formes éclectiques, régionalistes et historicistes et de la rapprocher de l’architecture euro-méditerranéenne. Ses propositions formelles oscillent entre un art-déco zigzaguant et aérodynamique.
Couvrir l’histoire du style art-déco à Tétouan est une tâche assez délicate, dans la mesure où de multiples tendances se sont dégagées simultanément autour des années 1920 et 1930. En effet, depuis le début du XXe siècle, on assiste à la prolifération du néo-arabe comme tendance locale et en même temps à un alignement de l’architecture sur les courants internationaux qui prévalaient à cette époque. Une construction à Tétouan telle que le palais de la justice témoigne d’un chemin marqué par le respect de la tradition architecturale et le désir de la transcender, où Larrucea utilise une forme rationnelle qui renvoie à une forme géométrique simple : le carré, la diagonale, le demi-cercle. En fait, il s’agit d’une simplification ornementale qui aspire à ne conserver que l’essentiel pour ne pas provoquer de rupture avec la culture autochtone. Cet édifice est un exemple de recherche architecturale menée dans une atmosphère animée par l’influence des maallems ou maîtres artisans marocains : céramistes, ferronniers et menuisiers sur l’architecte basque José Larrucea Garma.
De ce point de vue, l´architecture dite coloniale à Tétouan n´est pas uniquement marocaine, mais elle relève aussi bien de l´architecture espagnole, elle est le fruit d´un rapport de métissage architectural. C’est cela l’archimétissage selon Marc Gossé, la construction d’une identité nouvelle, ouverte et relationnelle, qui se souvient sans reproduire le passé, comme le dit Françoise Choay : « en transformant notre relation passive et névrotique avec le patrimoine en une relation dynamique et créatrice qui conduise, non plus au ressassement stérile du passé mais à sa continuation sous des formes nouvelles »
Il semble bien important de parler, dans ce contexte précis non pas de l’architecture coloniale ou exportée mais de situations de métissage et de médiation. Parmi les médiateurs de culture perméables aux mutations, conscients de leur propre culture et de la culture de l’Autre, l’artiste apparaît comme la figure la plus emblématique, la plus ouverte aux rencontres. Si nous définissons l’architecture comme pratique sociale et artistique, l’architecte peut aussi apparaître comme un passeur, un médiateur, un “traducteur” d’une culture à une autre :. (Sadri Bensmail).