« Un succès bâti sur le mensonge et sur la tricherie ne sera jamais qu’un échec voilé d’hypocrisie » – Romain Guilleaumes1.

De la salle d’examen aux sphères politiques et administratives, la tricherie s’est progressivement imposée comme une pratique banalisée dans de nombreux secteurs de la vie sociale. En remettant en cause les principes du mérite, de l’égalité des chances et de la responsabilité, elle fragilise les fondements mêmes de la confiance collective et constitue un frein au développement de la société.

Un phénomène ancien et universel

La tricherie n’est pas un phénomène nouveau. De tout temps, la fraude a été une pratique présente dans les sociétés humaines et dans de nombreux domaines de la vie sociale. La combattre demeure une tâche difficile qui exige une véritable volonté politique, ainsi qu’un changement des comportements, tant chez les citoyens que chez les gestionnaires des affaires publiques.
Au Maroc, il s’agit d’une pratique qui s’est infiltrée dans tous les rouages de la vie sociale. Elle mine le corps social et se manifeste partout: des salles d’examen aux arènes politiques, en passant par les partis politiques, les cabinets ministériels, le parlement, les administrations publiques et privées, ainsi que d’autres espaces de la vie collective – du boucher au marchand d’épices, des urnes de vote au parlement…!
Pourtant, il semblerait que la tricherie ait été soudainement découverte avec l’apparition de nouveaux équipements informatiques destinés à détecter la fraude lors des examens scolaires et universitaires. Une première au Maroc ! Génial, n’est-ce pas ? Génial si, un jour, son usage toucherait d’autres domaines et secteurs sociaux plus sensibles.
Cette focalisation sur la fraude scolaire mérite toutefois d’être examinée de plus près.

La fraude scolaire: une atteinte au mérite

Inspecter des élèves et de jeunes étudiants lors des examens, alors qu’ils sont déjà soumis au trac et au stress, revient parfois à semer en leur intérieur davantage de peur, à les déstabiliser, voire à inhiber leur mémoire et à les intimider psychologiquement.
Certes, la tricherie en milieu scolaire et universitaire remet directement en cause le principe du mérite. Plus grave encore, elle porte atteinte à la crédibilité du système éducatif national. Car à quoi bon obtenir des diplômes par la fraude? Avoir des diplômés non qualifiés et incompétents?
Un diplômé — ingénieur, médecin, technicien ou autre — serait-il réellement à la hauteur de sa mission professionnelle et sociale s’il n’avait pas acquis des apprentissages et des compétences dans des conditions de sérieux, de transparence et d’égalité des chances avec ses pairs?
À long terme, une telle situation risque de produire des diplômés insuffisamment préparés aux responsabilités qu’ils seront appelés à exercer. Car tout accomplissement obtenu par la tromperie demeure, en définitive, une illusion.
Mais le problème ne saurait être réduit au seul cadre de l’école ou de l’université.

Une banalisation inquiétante de la fraude

En réalité, certains individus, se croyant plus rusés que les autres et dépourvus de scrupules, ont toujours cherché — et cherchent encore — à contourner les règles afin d’obtenir des avantages sans fournir les efforts nécessaires.
Ce qui était autrefois perçu comme une faute individuelle et moralement condamnable tend aujourd’hui à prendre une dimension beaucoup plus large. Sous ses multiples formes, la fraude semble s’être banalisée dans plusieurs secteurs de la vie sociale, au point de devenir, pour certains, un moyen ordinaire d’atteindre leurs objectifs.
Dès lors, une question fondamentale s’impose : comment une société peut-elle progresser lorsque le respect des règles, de la loi, de l’éthique et du mérite est progressivement remplacé par la ruse, le favoritisme, la corruption, le détournement des fonds publics et la manipulation de l’opinion publique?
Les effets d’une telle évolution ne sont pas sans conséquences pour la collectivité.

Des conséquences dévastatrices pour la société

Les conséquences d’une culture de la fraude et de la tricherie sont particulièrement dévastatrices. Elles découragent l’effort, pénalisent les personnes compétentes et favorisent la généralisation des comportements frauduleux.
De plus, le principe de la responsabilité assortie de l’obligation de rendre des comptes2 demeure, hélas, inscrit noir sur blanc dans les textes, sans être pleinement appliqué dans la pratique.
Lorsque l’impunité s’installe et que les sanctions deviennent exceptionnelles, la confiance des citoyens dans les institutions s’érode progressivement, ouvrant la voie à davantage de scepticisme, de résignation et de désengagement (absentéisme électoral comme exemple !).
Face à ces dérives, la seule répression ne peut suffire.

Au-delà de la répression: l’exigence d’une culture de l’intégrité

Face à ce phénomène, la réponse ne peut être uniquement répressive. Certes, les lois et les sanctions demeurent nécessaires, mais elles doivent être accompagnées d’un travail de fond portant sur la citoyenneté, la transparence, l’exemplarité et l’éducation (morale professionnelle dans les universités et instituts de formation des futurs cadres).
La lutte contre la fraude suppose également la promotion de valeurs fondées sur l’honnêteté, le sens des responsabilités et le respect du bien commun – en particulier chez les jeunes et l’intégrer dans les programmes scolaires depuis le primaire.
C’est à cette condition qu’il devient possible d’envisager une société plus juste et plus équitable.

Pour une société fondée sur le mérite et la responsabilité

En définitive, la tricherie, qu’elle se manifeste dans les examens scolaires et universitaires, dans la vie quotidienne ou dans la sphère politique, constitue un danger pour toute société soucieuse de justice et de progrès.
En s’attaquant aux principes du mérite et de l’égalité des chances, elle devient un obstacle majeur au développement socio-économique et humain du pays. Construire une société plus juste passe donc nécessairement par une lutte résolue contre toutes les formes de fraude et par la valorisation de l’intégrité comme vertu citoyenne fondamentale.
Or, cette intégrité fait souvent défaut au sein même d’une grande partie — pour ne pas dire, avec amertume, de la totalité — de nos institutions politiques (partis politiques, parlement…) où le principe de la responsabilité liée à la reddition des comptes demeure encore trop souvent une exigence théorique plutôt qu’une réalité concrète.

 

1 Romain Guilleaumes est un écrivain et moraliste belge né en 1963. Journaliste de formation, il s’est ensuite consacré à l’écriture d’aphorismes, de pensées et de maximes portant sur la condition humaine, la société et les paradoxes de l’existence. Son œuvre, marquée par l’ironie, la lucidité et l’esprit critique, est notamment réunie dans la série de recueils intitulée Le Bûcher des Illusions. Ses textes ont connu une large diffusion grâce à Internet et à diverses publications francophones.
2«Pas de responsabilité sans reddition des comptes, et pas de reddition des comptes sans responsabilité.» C’est l’un des principes constitutionnels majeurs du Maroc depuis la Constitution de 2011.

Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/