C’est le nouveau sport national dans les salons feutrés de Rabat et sur les boulevards virtuels des réseaux sociaux : la spéculation de haut vol. Dès qu’un vent de remaniement souffle sur la capitale, le nom de Fouzi Lekjaa revient sur toutes les lèvres comme le messie bureaucratique ultime. On l’imagine déjà s’installer au Palais du Méchouar, armé de ses tableurs Excel, de son sens inné du cadrage budgétaire et de sa capacité légendaire à transformer le plomb institutionnel en or médiatique.
Le raisonnement de la rue et des « analystes » du dimanche est simple : puisque l’homme fait des miracles là où il passe, confions-lui les clés de la primature. Quelle touchante naïveté. C’est confondre la gestion d’un navire de haute mer avec l’animation d’une kermesse de quartier.
Vouloir enfermer Lekjaa dans la cage dorée de la primature marocaine, c’est comme tenter de faire entrer un moteur de Formule 1 dans le châssis d’une Fiat Uno fatiguée.
Ça n’ira pas plus vite, et vous allez juste faire exploser le moteur.
Le mirage du Chef de Gouvernement providentiel
Soyons sérieux un instant. Notre scène politique actuelle ressemble à s’y méprendre à une pièce de théâtre de boulevard où les acteurs, manifestement fatigués, ont oublié leur texte depuis plusieurs mandats. Le niveau de nos partis politiques est à la prospective ce que la bicyclette est à la conquête spatiale : un anachronisme complet.
Face à la Vision Royale, à cette trajectoire millimétrée qui projette le Maroc sur les dix à vingt prochaines années dans le concert des grandes nations émergentes, le personnel parlementaire et gouvernemental affiche un encéphalogramme désespérément plat.
Même si l’on importait Elon Musk par hélicoptère pour le parachuter à la tête de l’Exécutif, le pauvre milliardaire finirait par s’arracher les cheveux au bout de trois commissions bilatérales. Le problème n’est pas le chef d’orchestre, c’est que plus de la moitié des musiciens jouent du triangle avec des gants de boxe. Le staff politique moyen ne répond tout simplement pas aux exigences de la « Realpolitik » économique moderne. Alors, pourquoi vouloir y sacrifier notre meilleur technicien ?
La CAF : Le véritable échiquier de la puissance
Laisser Lekjaa au gouvernement pour gérer les chamailleries partisanes et les micro-crises de la politique locale serait un gigantesque gâchis de valeur ajoutée. Sa véritable place, son véritable levier de puissance pour le Royaume, se joue à une tout autre altitude : à la Confédération Africaine de Football (CAF).
Pour le néophyte, la CAF n’est qu’une association sportive qui gère des ballons ronds et des pelouses synthétiques. Pour ceux qui savent lire entre les lignes du pouvoir moderne, c’est l’un des ministères des Affaires étrangères les plus puissants du continent africain. C’est le cœur battant du soft power, une arène géopolitique où se nouent les alliances, où se mesurent les influences et où se gagne le respect des nations bien au-delà des frontières géographiques.
Une nomination ou un ancrage définitif de Lekjaa à la tête de la CAF est un coup de maître stratégique pour le Maroc, infiniment plus rentable que n’importe quel poste ministériel national.
Pourquoi ?
La raison profonde de cette équation géopolitique est un secret de polichinelle pour les initiés, mais elle deviendra d’une clarté aveuglante pour le grand public dès que les instances continentales auront acté sa gouvernance globale. Le football en Afrique n’est pas un jeu, c’est une diplomatie lourde. Et sur ce terrain-là, on ne place pas son meilleur buteur en défense centrale à Rabat.
Rendre à César ce qui appartient à la prospective
Arrêtons donc de vouloir réduire nos rares cadres à haute valeur ajoutée au rôle de paratonnerres pour une classe politique en panne d’inspiration. La primature marocaine a besoin de gestionnaires de l’ordinaire, de diplomates du compromis partisan capables de naviguer dans le marasme des coalitions.
Lekjaa, lui, excelle là où il y a de la friction, de la projection et des réseaux internationaux à verrouiller. Le laisser conquérir et structurer le toit de l’Afrique sportive est la meilleure manière de servir les intérêts supérieurs du pays. Pendant que le parlement continuera de débattre avec la fougue d’un paresseux en plein après-midi, les véritables pions de la souveraineté marocaine continueront d’avancer là où ça compte vraiment : sur le grand échiquier continental.

Oussama OUASSINI
L’homme qui murmure aux oreilles des Hommes d’État
























