Avec un peu plus de 42 Milliards de Dirhams, la quote part du ministère de la santé et de la protection sociale représente 7% du budget général de l’état en 2026, soit moins que la norme de 10% recommandée par l’organisation mondiale de la santé (OMS). En 2025, il a été estimé à plus de 60 %, les frais de santé pris en charge directement par les familles marocaines. Basiquement, les insuffisances du système sanitaire marocain s’appuieraient sur quatre pôles: une majorité de la population ne bénéficiant pas encore de la couverture sociale, faiblesse des politiques de prévention contre le tabagisme et l’obésité, un secteur privé de cliniques et laboratoires profitable mais peu transparent sur sa contribution fiscale, et une insuffisance de médecins et infirmiers. Le Maroc compterait en moyenne nationale, sept médecins pour 10000 habitants, plus inquiétant, cette offre de soins limitée est tres inégalement répartie sur le territoire : la région de Casablanca compte un médecin pour 860 habitants, alors que celle de Draa -Tafilalet en enregistre un pour 3554 habitants. Dans cette cartographie de la densité médicale, Agadir fait partie d’une région située dans la moitié mois favorisée du Royaume du Maroc avec un médecin pour environ 2400 habitants.
FRACTURE SANITAIRE ET MISE A NIVEAU DU SYSTEME DE SANTE PUBLIQUE
La «fracture sanitaire» entre un secteur public en difficulté et la sphère privée plus coûteuse et en expansion, source d’une aggravation des inégalités dans l’accès aux soins, est en effet une réelle préoccupation de l’avis de nombreux marocains. Pour le cas d’espèce, édifiantes et parlantes sont les statistiques ; le pays compte selon les dernières publications 166 hôpitaux et 453 cliniques privées.
Si le nombre de lits par établissement peut être un indicateur de la qualité de la prise en charge, le déséquilibre est flagrant : 55 lits en moyenne par clinique contre 160 par hôpital. Selon le Haut-Commissariat au plan, cette poussée d’établissements privés mieux équipés absorbe un nombre croissant de médecins dont l’effectif global était près de 30 000 en 2025: plus de la moitié d’entre eux (51,5%) a rejoint le secteur de cliniques, affaiblissant d’autant les compétences disponibles dans les hôpitaux.
Malgré son économie dynamique, le Maroc accuse toutefois un retard en matière de protection sociale. Seuls les salariés des secteurs privés et publics bénéficiaient d’une couverture maladie, laissant une large frange de la population sans filet.
Mais à compter de Janvier 2024, et de manière progressive, les indépendants (commerçants, artisans, agriculteurs, autoentrepreneurs…) ainsi que leur famille, peuvent prétendre à l’assurance maladie obligatoire. Soit 11 millions de personnes, auxquelles doivent s’ajouter, les travailleurs du secteur informel et les catégories les plus démunies. Au total 22 millions de nouveaux bénéficiaires.
Donc, désormais les indépendants étant sur un pied d’égalité avec des employés, il n’est pas illégitime de considérer que cette évolution, voire une réforme structurelle, officialisée par sa Majesté Le Roi Mohamed VI au sortir de la première vague de Covid-19, représente une indéniable avancée sociale. Du reste, le souverain avait reconnu « un certain nombre d’insuffisances » mis en évidence par la crise sanitaire, notamment « la faiblesse des réseaux de protection sociale » et la nécessité de « généraliser la couverture sociale au profit de tous les Marocains ».
Nonobstant, les Marocains n’apparaissent pourtant pas unanimement satisfaits du système de santé dans son ensemble, loin s’en faut, car au demeurant ils le sont d’autant moins qu’ils contribuent aux dépenses de santé hauteur d’environ 60 %. Autrement dit, pour Mille dirhams de soins, le patient prend en charge sur ses deniers, six cent Dirhams. Par comparaison, le ratio est de 8% en France, 4 % Espagne, l’OMS préconise de ne pas dépasser 25 %. En cause, un reste à charge trop lourd, accompagné de remboursements bien en deçà des tarifs praticiens.
Avec l’intégration de la quasi-totalité des Marocains dans le dispositif d’assurance santé, le système sera tres certainement confronté à une augmentation sans précèdent de la demande. En soit un projet louable, mais compromettant si on ne mène pas de front des modifications dans le paradigme, l’organisation, la gouvernance du système pour le rendre plus équitable et performant.
PORTE OUVERTE AUX FONS D’INVESTISSEMENT
Cet appel d’air que va créer la couverture universelle aiguise en tout cas un appétit à peine dissimulé des cliniques privées déjà bien implantées dans les grandes villes du pays, prêtes à investir pour assurer leur expansion, et ce, en partie grâce à la loi 131-13 adoptée en 2015 qui, Ironie du sort, et ne manquant guère de piment, fut promulguée à l’initiative d’un cadre historique du… Parti du progrès et du socialisme (PPS). Un texte de loi qui constitue ni plus ni moins que la porte ouverte du capital des cliniques à des fonds d’investissement. Le rôle du secteur privé s’est encore accru avec la généralisation de l’assurance maladie obligatoire. Alors que l’hôpital public est en souffrance, la reforme sociale la plus importante du règne de sa Majesté Le Roi Mohamed VI, impliquant davantage de lits et de structures de soins, n’a pas manqué de susciter un intérêt pour des groupes privés. C’est l’un des paradoxes de la couverture sanitaire universelle : elle devait augmenter l’accessibilité des citoyens au secteur public, mais elle a produit l’effet inverse.
«Sur le plan de la consommation médicale, les cliniques privées constituent le premier poste de dépenses en tiers payant pour l’assurance-maladie obligatoire et le deuxième prestataire de soins dans les dépenses courantes au niveau national» selon le conseil de la concurrence en 2022.
Si on estime d’après les chiffres disponibles au ministère que la dépense globale de la santé au Maroc est de soixante milliards de dirhams, et que 80% des flux financiers convergent vers les prestataires du privé, on peut s’interroger sur cette disparité de moyens, avec un système de santé public chétif, qui à ce rythme, face à la progression continue du privé, risque de provoquer une dérégulation du marché sanitaire.
PENURIE AIGUE DE SOIGNANTS ET FUITE DE CERVEAUX
Les défis à relever sont de taille. La question est posée de savoir comment un système de santé caractérisé par une faible performance, pour ainsi dire, pourra-t-il absorber 22 millions de nouveaux bénéficiaires, malgré d’importants progrès réalisés au cours des vingt dernières années, avec la création en 2005 de l’assurance maladie obligatoire (AMO), puis en 2012 du « Ramed », régime d’assistance destiné aux plus démunis.
Le Royaume du Maroc souffre d’une peignerie de soignants et d’infrastructures : 7 médecins pour 10000 habitants selon le diagnostic de la commission spéciale sur le modèle de développement rendu en Mai 2022. Cette instance consultative mandatée par sa Majesté Le Roi Mohamed VI estime qu’il faudrait former pas moins de 54000 médecins et 107000 infirmiers pour parvenir à un système de qualité pour tous.
Plus largement, les conditions de travail des médecins de santé publique interrogent. Avec pour mission de définir les reformes à mener en vue de réduire certaines inégalités dans le pays, la commission spéciale sur le modèle de développement avait souligné des 2021, le besoin d’une meilleure valorisation des métiers de la santé, en mettant l’accent, qu’une faible rémunération ne favorisait pas la motivation au sein de l’hôpital public…
En creux, pointe le phénomène des diplômés en médecine s’expatriant chaque année en nombre de 600 à 700 en moyenne par an, jusqu’à un tiers des praticiens formés annuellement au Maroc, captés pour l’essentiel en Europe dont la seule république Française évalue 1200 médecins inscrits au tableau de l’ordre.
In Fine, et dans ce scenario de chassé-croisé, entre dirigeants politiques français désireux d’attirer des blouses blanches, et le gouvernement Marocain sourcilleux, face à une fuite de ses diplômés, un sondage de la «Revue European Journal of Public Heath» auprès d’étudiants marocains en dernière année de médecine révélait que 70% d’entre eux avaient l’intention de quitter le Royaume du Maroc!
Une bataille de chiffonniers entre une Europe vieillissante et une nation en panne d’imagination pour conserver sa matière grise….
Par Afif Khalladi
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne

























