Eclipsés depuis près d’un an par les droits de douane, la question se poserait de savoir si le maniement des taux change généreraient des tensions économiques ?

Quand le Dollar chutait le 17 Janvier 2025 à son plus bas niveau depuis Février 2022 en passant à 1,20 pour un euro, un seuil symbolique est franchi. « Formidable », voici le qualificatif lâché par le locataire de la maison Blanche, Donal Trump, estimant même que la devise américaine se portait à merveille…des mots que le marché des cambistes et autres intervenants ont interprété comme une exhortation à continuer à se débarrasser de leurs Dollars amplifiant son repli au point que le secrétaire au Trésor Scott Bessent,  a tenu apporté un bémol aux viriles  affirmations de son président en exercice pour rappeler que les états Unis étaient attachés à une monnaie forte.

A l’épisode quelque peu surréaliste et enfantin des droits de douanes, tel un jouet, entre les mains du président Américain, vient se rajouter le feuilleton du maniement des taux de change, au terme d’un raisonnement d’un simplisme confondant et nuancé par nombres de données empiriques, en vertu duquel une monnaie faible stimule les exportations et participe à la création de postes d’emploi, tandis qu’une devise surcotée déprime l’économie. Si un dollar plus faible peut effectivement dans l’absolu booster les exportations des entreprises Américaines, encore faut-il rappeler que celles-ci ne représentent que 10% du produit intérieur brut (PIB) des états Unis. Pour les 90% restants, qu’en est-il ? Automatiquement de la dépréciation du billet vert s’ensuit donc un relèvement du cout des importations, relançant probablement une inflation, qui aura pour effet de réduire les marges de manœuvres de la Reserve fédérale (Fed) pour baisser ses taux tel que ne cesse de le réclamer sans arrêt le président des Etats Unis. Autrement dit, paradoxalement, c’est davantage la faiblesse du Dollar qui   constituerait un des facteurs de préoccupations des ménages Américains.

Reste au demeurant une question lancinante qui taraude l’esprit de certains conjoncturistes et économistes : si les efforts pour faire chuter le Dollar ont été couronnés de succès, le bilan sur les exportations américaines laisse quelque peu dubitatif ; selon les dernières statistiques publiées en décembre 2025, elles ont fortement reculé, aggravant sensiblement le déficit de la balance commerciale. Les ajustement et manipulation des taux de change à eux seuls, ne suffisent pas à dynamiser les exportations d’une nation, encore faudrait il que sa production soit adaptée à la demande étrangère en termes de rapport qualité prix.  Foisonnent les exemples, celui de l’industrie automobile est proverbial : en dehors de l’intérêt des Américains pour leurs énormes SUV et Pick Up, fabriqués aux Etats Unis, qui d’autres en veut ? En parallèle que pèse la baisse du Dollar face aux effets de la guerre commerciale qu’ont engagé les états Unis, et dont l’une des conséquences a été de freiner relativement les échanges avec la Chine ?

LE YUAN SOUS EVALUE 

Si la question revient sur le devant de la scène, c’est en raison du fait que la Chine a réalisé en 2025, le plus important excèdent commercial de son histoire à 1200 Milliards de Dollars. Face à l’euro, la monnaie Chinoise, le Yuan a perdu 22% depuis juillet 2022 et flirte aujourd’hui à son plus bas niveau depuis 2014. Face au Dollar, le phénomène a initialement été similaire : un recul de 16% entre 2022 et 2023, effacé partiellement par la faiblesse du billet vert depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump, portant le recul actuel à 9%.  D’une manière générale, divers économistes, tel Brad Setser et ceux en particulier de Goldman Sachs estiment que la sous-évaluation de la monnaie chinoise aux alentours de 20%, constitue un atout majeur, et explique en partie son surplus commercial. Même le Fond monétaire international (FMI) le reconnait désormais explicitement dans son dernier rapport du mois de Décembre 2025, par une remarque « de la dépréciation des taux de change qui exacerbe les déséquilibres extérieurs » et sollicitait des autorités Chinoises « une plus grande flexibilité de son taux de change ».

Pour l’industrie européenne, il en ressort un constat identique, cette sous-évaluation a fortement ralenti les exportations de l’union Européenne vers la Chine passant en moyenne de 1,5% du produit intérieur brut (PIB) entre 2015 et 2023 à un 1%, en contrepartie celles de la Chine se sont envolées, passant de 2,25% à 3% pour la même période.

CONTROLE DE L’ETAT ET DE LA BANQUE POPULAIRE DE CHINE.

C’est parce que cette monnaie n’est pas comme les autres que les pressions s’accentuent sur le Yuan. Alors que les devises de la majorité des pays fluctuent librement sur les marchés financiers, la Chine impose des contrôles de capitaux tres stricts, mais qui explique qu’elle joue en matière de devises, bien en deçà de sa catégorie. Deuxième économie de la planète, deuxième aussi par sa population, mais le Yuan n’est que la sixième monnaie de réserve pesant seulement 1,93 % des réserves mondiales bien loin derrière le dollar (57%) et l’euro (20%), mais aussi après le Yen, la livre Sterling et le Dollar Canadien.   

Tous les matins à 9 h 15, la Banque populaire de Chine (PBOC) indique le taux de change du jour, qui peut ensuite fluctuer à l’intérieur d’une bande de 2% de chaque côté. Pékin contrôle son évolution par des interventions soit directes de la PBOC, soit indirectes de ses grandes banques, toutes publiques. La chine exerce un contrôle des change rigoureux, se méfie des entrées de fonds spéculatifs, et les institutions financières étrangères ne peuvent acheter qu’un certain type restreint d’actions sur les marchés boursiers de Shangaï et de Shenzhen, dies « actions » B aux volumes bien inférieurs au marché principal.

STRATEGIE DE L’INTERNATIONALISATION DE LA DEVISE CHINOISE

Néanmoins, les dirigeants Chinois, face au déferlement sur la planète des produits « made in China » semblent mener une stratégie visant à internationaliser leur devise. De plus en plus, La Chine pousse à l’utiliser dans ses échanges commerciaux afin de réduire l’exposition au Dollar. C’est le cas notamment dans ses échanges avec la Russie, pour les achats d’hydrocarbures, ou avec le Brésil, notamment pour les achats de Soja.  Pékin a exigé de la multinationale minière australienne BHP que 30% de leur approvisionnement de minerai de Fer s’effectuent en Renminbi, et reste en discussions actuellement avec des pays tel l’Arabie Saoudite, un de ses fournisseurs majeurs de pétrole, pour libeller une part croissante de leurs échanges en Renminbi.

La Chine se trouve dans une situation paradoxale quelque part victime de son immense succès économique. Théoriquement, une appréciation du Yuan l’aiderait à devenir monnaie de réserve (en rassurant les investisseurs internationaux).

Mais dans les faits, la Chine reste extrêmement sensible à la situation de ses usines exportatrices et au maintient de l’emploi dans une période de fort ralentissement économique en Europe. La priorité expliquent les économistes de Fitch, pour la Chine c’est que le Yuan ne porte pas préjudice aux exportations, sous peine de renoncer à l’objectif de croissance annuelle, ce qui serait un vrai changement de paradigme. Dans ces circonstances Pékin a laissé son taux de change s’apprécier de quelque points face au Dollar ces derniers mois mais ne semble pas prêt à aller plus loin dans cette démarche, contrairement à un Donald Trump ne manquant de manifester son contentement face à la baisse du Dollar.

Positions et attitudes paradoxales, car deux devises faibles, émanant des deux premières puissances économiques de la planète,  peuvent difficilement  survivre ou cohabiter sans provoquer remous, de nouveaux points de friction voire des… affrontements.

Afif Khalladi

Docteur en Economie et Finances Sorbonne