A Tanger, la présence d’enfants dans la rue devient de plus en plus visible. Entre mendicité, consommation de substances toxiques et grande précarité, ces mineurs se retrouvent exposés à une vulnérabilité extrême et à différentes formes d’exploitation. Une réalité qui interpelle la société et appelle des réponses concrètes.À Tanger, il suffit parfois de traverser un carrefour ou de marcher quelques minutes dans certaines rues pour apercevoir des enfants qui mendient, qui errent seuls ou qui semblent déjà marqués par une vie trop dure pour leur âge. On les voit aux feux rouges, près des marchés ou dans des lieux très fréquentés de la ville.
Ces enfants font désormais partie du paysage urbain. Pourtant, derrière ces scènes du quotidien se cache une réalité beaucoup plus inquiétante: des mineurs livrés à la rue, souvent fragiles, exposés à l’exploitation et privés des conditions nécessaires pour grandir dignement.
Une scène qui interpelle
Récemment, j’ai été témoin d’une situation qui m’a profondément marquée. Un jeune homme se trouvait avec deux enfants. Leur apparence et leur comportement étaient troublants.
Les enfants semblaient inhaler du solvant, connu dans la rue sous le nom de silicium, une substance que certains enfants utilisent pour fuir la dureté de leur quotidien.
Mais ce qui m’a surtout frappée, c’est la manière dont cet homme leur parlait. Il leur donnait des ordres avec une autorité inquiétante. Son attitude et son regard étaient suffisamment intimidants pour que je n’ose pas m’approcher ni leur parler.
Cette scène pose une question essentielle: combien d’enfants dans les rues de Tanger vivent réellement seuls, et combien se retrouvent sous l’influence d’adultes qui profitent de leur vulnérabilité?
Des enfants marqués par la rue
Beaucoup de ces enfants sont encore très jeunes. Certains n’ont que quelques années et portent déjà dans leur regard la fatigue et la dureté de la rue.
Derrière leurs gestes pour demander quelques pièces, on devine souvent des visages marqués par la privation, des regards méfiants ou simplement perdus. À un âge où ils devraient être à l’école ou jouer, ils apprennent déjà les règles de la survie.
Sans protection familiale stable ni accompagnement social, ces enfants deviennent particulièrement vulnérables.
Quand la mendicité devient une stratégie de survie
Dans certaines situations, la mendicité est liée à des conditions de vie extrêmement difficiles. Il arrive que des parents envoient leurs enfants demander de l’argent dans la rue.
On peut parfois observer un enfant mendier pendant qu’un adulte reste à distance pour surveiller la situation. L’enfant devient alors celui qui attire la compassion des passants.
Lorsque la survie quotidienne dépend de l’argent récolté dans la rue, l’enfant se retrouve malgré lui au cœur de cette stratégie de survie.
Une ville qui attire aussi la précarité
Tanger, par son dynamisme économique et son activité touristique, attire également des populations venues d’autres régions.
Certaines personnes en situation de grande précarité se déplacent vers les grandes villes où la mendicité peut sembler offrir davantage de possibilités de revenus.
Cette mobilité rend la situation encore plus complexe et nécessite une approche sociale globale.
Drogues et dépendance
Un phénomène particulièrement inquiétant est la consommation de solvants et d’autres substances toxiques par certains enfants de la rue.
Ces produits sont faciles à trouver et peu coûteux. Ils provoquent rapidement une dépendance et altèrent le comportement.
Sous l’effet de ces substances, les enfants deviennent encore plus vulnérables et plus faciles à manipuler.
Des enfants qui deviennent méconnaissables
La rue transforme rapidement les enfants. La malnutrition, le manque de soins et les conditions de vie difficiles modifient leur apparence.
Avec le temps, certains enfants changent physiquement au point de devenir presque méconnaissables. Cette transformation peut rendre leur identification difficile et alimente les inquiétudes liées aux enlèvements d’enfants, car un enfant disparu très jeune peut devenir difficile à reconnaître quelques années plus tard.
Les enfants nés dans des environnements marqués par l’addiction
Un autre aspect préoccupant concerne les enfants nés dans des familles marquées par la dépendance aux drogues et la grande précarité.
Dans certaines situations extrêmes, des nourrissons ou de très jeunes enfants peuvent être utilisés pour susciter la compassion dans la rue. Des témoignages évoquent également des cas où des enfants sont confiés ou loués à d’autres personnes pour mendier, l’argent servant ensuite à financer la consommation de drogue.
Ces situations montrent que la question dépasse largement la simple mendicité et touche à des réalités sociales profondes.
Les rêves brisés de l’Europe
Tanger est aussi une ville tournée vers l’Europe. Pour certains enfants en situation de rue, l’idée de traverser vers l’autre rive devient un rêve qui nourrit leurs espoirs.
Beaucoup imaginent qu’en rejoignant l’Europe, leur vie changera. Mais pour certains, ce rêve se transforme en désillusion. Après plusieurs tentatives échouées ou face aux dangers de ces traversées, certains enfants se retrouvent bloqués dans la ville, sans ressources ni repères.
Dans cette situation de grande fragilité, certains tombent dans la consommation de substances toxiques pour fuir la réalité. D’autres peuvent se retrouver sous l’influence d’adultes qui profitent de leur détresse et les entraînent dans des circuits d’exploitation, notamment dans des réseaux de mendicité.
Ces enfants se retrouvent alors piégés entre un rêve d’ailleurs et la dure réalité de la rue.
Quelles réponses pour protéger ces enfants?
Face à cette réalité, il est nécessaire de mettre en place des actions concrètes et durables.
La priorité devrait être la création et le renforcement de centres de réinsertion pour les enfants en situation de rue. Ces structures peuvent offrir un environnement sûr où les enfants trouvent protection, écoute et encadrement.
Dans ces centres, les enfants pourraient bénéficier:
*d’un accompagnement psychologique pour surmonter les traumatismes liés à la rue,
*d’un suivi social pour reconstruire progressivement leur stabilité,
*d’un retour à l’école ou d’un soutien scolaire adapté ;
*de formations professionnelles leur permettant d’apprendre un métier et de préparer leur avenir ;
*d’activités artistiques, sportives et éducatives qui les aident à reprendre confiance en eux.
Parmi ces enfants se cachent souvent des talents et des capacités qui n’ont jamais eu l’occasion d’être découverts. Certains peuvent avoir des dons pour l’art, l’artisanat, le sport ou d’autres métiers. Avec un accompagnement adapté, ces talents peuvent être révélés et devenir une véritable chance pour leur avenir.
En parallèle, il est essentiel de renforcer les enquêtes contre les réseaux d’exploitation et de mendicité organisée, afin de protéger les enfants contre ceux qui profitent de leur vulnérabilité.
Protéger l’enfance, une responsabilité collective
Les enfants qui vivent dans les rues de Tanger ne sont pas seulement une réalité sociale visible.
Ce sont des vies fragiles qui ont besoin de protection, d’attention et d’espoir.
La question n’est plus seulement de constater cette situation, mais de savoir combien de temps encore une société peut accepter de voir ses enfants grandir dans la rue sans agir davantage pour les protéger.
Car lorsqu’un enfant grandit dans la rue, ce n’est pas seulement son avenir qui est en danger, mais aussi celui de toute la société.
Par Sanae Alami


























