En 2016, le conseil des ministres présidé par Sa Majesté le Roi Mohamed Vi avait pris une décision retentissante concernant la politique éducative au Maroc : les matieres scientifiques seront désormais dispensées en français, cette langue sera enseignée à partir de la première année de l’école primaire et l’anglais introduit également de manière précoce. Nous sommes témoins d’une véritable remise en cause de la politique d’arabisation telle qu’elle fut promue dans les années 1960 et mise en œuvre de manière volontariste dans les années 1980.
A juste titre, Sa Majesté le roi Mohamed VI, ne manquait pas de rappeler à l’occasion de son discours de la fête du trône en 2015 que « la réforme de l’enseignement doit se départir de tout égoïsme et de tout calcul politique qui hypothèquent l’avenir des générations montantes, sous prétexte de protéger l’identité »

L’enterrement donc de l’arabisation de l’enseignement est validé lors de ce conseil des ministres, quoique la bataille pour la mise à l’écart de ce projet parait définitivement perdue par les islamistes qui dirigeaient à l’époque le gouvernement, réjouissait les ardents défenseurs du retour de la langue de Molière au sein des écoles et lycées.
Lors de la dernière décennie, les débats suscités par le bilan catastrophique de l’enseignement public ont désigné l’arabisation comme cause principale d’un échec scolaire incontesté. La pesse nationale et les blogs divers se font l’écho de ce constat – et quels que soient les chiffrent, analyses et classements auxquels ils se réfèrent- rivalisent en titres évocateurs: «Un bonnet d’âne pour le Maroc», «Le Maroc dernier de la classe», «Le Maroc zéro sur 20» …
Dans le même discours sa Majesté le Roi Mohamed VI, évoquait de manière à peine voilée: «Est ce que l’enseignement que reçoivent nos enfants aujourd’hui dans les écoles publiques est en mesure de garantir leur avenir?» A se demander si la réponse n’était pas dans la question!
Fort des hautes orientations et directives royales, le gouvernement résume ses objectifs dans «l’émergence d’une école de l’equité et de l’égalité des chances, une école de l’excellence et une école de l’ouverture et de le promotion sociale»
Et pourtant, selon de nombreux rapports et avis de certains économistes, les indicateurs disponibles révèlent que la qualité de l’éducation au Maroc est inférieur à la moyenne des pays d’Afrique Subsaharienne, avec près de 80 % d’élèves âgés de 10 ans ne maîtrisant pas les bases de la lecture. Depuis le début des années 2000, cette situation ne fait que s’aggraver. A quoi l’on peut ajouter le classement établi par «l’international Association for the the Evaluation of Educationnal Achievement» (organisation internationale indépendante): concernant l’enseignement des mathématiques en 4 eme année primaire, le Maroc se situe à la 48 eme place sur 52 pays évalués. Ou encore le rapport de l’UNESCO 2024 sur l’état de l’éducation dans le monde : le Royaume malgré des progrès remarquables quant à la généralisation de l’enseignement primaire fait partie des pays qui sont encore loin des objectifs fixés lors de la conférence mondiale de l’éducation pour tous en 1990.
Rappelons tout de même les moyens alloués à ce secteur par le budget de l’état représentaient 6,3% du PIB par comparaison en France, il est de 5,5% et de 5,2 % au Canada. Le projet de loi de finance 2026 prévoit un budget de 99,2 Milliards de Dirhams pour le ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle.

DES CHOIX PEDAGOGIQUES DEFAILLANTS
Ou donc se situent les raisons d’un tel échec? Nombreux sont ceux qui incriminent la politique d’arabisation; après l’indépendance du Maroc, les politiques éducatives et linguistiques, inspirées et conduites par les nationalistes du parti de l’Istiqlal ont fait de l’arabisation leur maitre mot, comme gage d’une arabité supposée originelle, «confisquée par le colonisateur». Apparemment il a été procédé à une espèce de décolonisation culturelle et linguistique, et retrouver via l’arabe classique, une sorte d’identité ancrée dans un passé arabo-musulman.
Menée dans la précipitation, cette politique a probablement souffert d’improvisation dans sa mise en œuvre, dans la définition des programmes, la formation des enseignants et la conception des outils pédagogiques. L’enseignement marocain bien qu’accordant sa part au Français, a été entièrement arabisé depuis l’école primaire jusqu’au baccalauréat pour la majorité des sciences humaines et sociales. En revanche dans les facultés de médecines et de sciences, les cours dispensés en langue française, n’ont pas manqué de créer de sérieuses difficultés aux bacheliers inscrits dans ces filières, puisqu’ils ont suivi leur cursus antérieur en arabe. Une Dichotomie incompréhensible…

UNE FORME DE REPRODUCTION SOCIALE
Le comble du paradoxe c’est que les plus fervents promoteurs de l’arabisation, tout comme les principaux décideurs en matière d’éducation et l’élite gouvernementale en générale, se sont toujours gardés de scolariser leurs enfants dans le système public, préférant de loin, les inscrire dans des établissements français au Maroc, payant de surcroit, jouissant d’un grand prestige du fait de leur offre pédagogique plus riche, de meilleure qualité, et aussi en raison de leur fonction de reproduction des élites socio-économiques marocaines, qui ont pour habitues de faire poursuivre leur progéniture des études supérieures en France ,en Belgique, au Canada aux Etats Unis voire en Suisse…
Les classes moyennes quant à elles se tournent vers les écoles privées locales, accueillant aujourd’hui 1,5 Millions d’élèves sur un total de près de 9 millions d’élèves inscrits, soit un taux de 15%.
C’est à s’interroger si nous ne sommes pas confrontés à une dynamique de la marchandisation de l’éducation, autrement dit, être bien conscient des sacrifices financiers auxquels de plus en plus de familles se soumettent de l’aveu même des associations de parents d’élèves. Même sa Majesté le Roi Mohamed VI lors de son discours annuel de la Fête du trône en 2015 se questionnait « Pourquoi sont-ils nombreux à inscrire leurs enfants dans les établissements étrangers et les écoles privées malgré leurs couts exorbitants?», précisant aussitôt, comme si la réponse allait de soi: «C’est parce qu’ils cherchent un enseignement qui permettent à leurs enfants d’accéder au marché du travail et de s’insérer dans la vie active.
In fine, globalement le problème au fond ne tient pas à la langue elle-même, quelle qu’elle soit. Toute langue peut servir de véhicule au progrès et à la modernité pour peu qu’elle ne se trouve pas emprisonnée dans un carcan idéologique et partant, la dégradation de la qualité de l’enseignement risque de s’amplifier en se perpétuant: les élèves de faible niveau devenant eux-mêmes ensuite des enseignants.
La particularité de l’école publique tient au fait que l’enseignement est assuré par des maitres formés en son sein, alors que les élites généralement issues des écoles françaises ou du réseau privé ne se destinent que tres rarement pour ne dire jamais, à une carrière dans l’enseignement au Maroc.
Devenir ingénieur, entrer dans le monde de la finance, le conseil, la communication ou encore la haute fonction publique, voilà par exemple quelques carrières qui attirent ces jeunes diplômés.
Ainsi, chaque secteur (public et privé) entretien sa propre reproduction, selon une ligne de partage parfaitement étanche.
Hélas, au-delà du choix de telle ou telle langue, n’en va-t-il pas après tout, plus fondamentalement du rapport au savoir ? Un rapport qui permette au futur citoyen non seulement d’acquérir des connaissances solides mais de mettre au travail sa propre intelligence et son sens critique.
C’est toute la question .

Par Afif KhalladI
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne