« Cela fait 40 ans que ce secteur compte uniquement sur le circuit des villes impériales et c’est malheureux… »

A Tanger, le secteur touristique manque d’une organisation professionnelle…

A la veille de la fin de son dernier mandat, le président de l’association des guides touristiques de Tanger, Abdellatif Chebaa Hadri, attire l’attention des responsables du secteur et de la ville sur le grand problème qui menace le développement du tourisme dans la capitale du Nord. Et les dysfonctionnements qu’il souligne mérites sérieusement le débat.

Dans une ville comme Tanger qui a toujours eu une vocation touristique, il existe pourtant un sentiment de gâchis, une impression que quelque chose ne va pas bien dans ce secteur? Quel est votre point de vue?
Dire que Tanger a une vocation touristique aujourd’hui est une erreur. La ville se transforme en plateforme industrielle et tous les efforts sont focalisés sur ce secteur au détriment du développement touristique. Il est vrai qu’après la coupe du monde de Qatar et les excellents résultats de l’équipe nationale, Tanger a bénéficié de cette extraordinaire action promotionnelle. On a accueilli beaucoup de touristes, de croisières notamment. C’est le cas d’ailleurs des autres grandes destinations touristiques nationales, Agadir, Marrakech, Casablanca, etc.
Tanger et sa région enregistrent une augmentation du nombre des hôtels classés récemment ouverts ou en cours de construction pour avoir le nombre de lits exigé par la FIFA concernant la coupe du monde de 2030.
Autre point important. Tanger accueillera des supporters sénégalais et d’autres pays africains durant la coupe d’Afrique 2025. A-t-on penser à créer des vols directs Dakar-Tanger par exemple?
Tous ces éléments réunis ne veulent pas dire que le secteur touristique à Tanger est en bonne santé.

Comment?
La vérité, le secteur touristique manque d’une organisation professionnelle qui soit claire et respectée par tout le monde. Imaginez une ville pleine de touristes étrangers qui ne trouvent aucun office de tourisme pour les informer, répondre à leurs questions les plus banales. Tanger devait avoir au moins trois ou quatre bureaux d’accueil des touristes et pas seulement un petit kiosque sans intérêt qu’on installe et on enlève dans le port de Tanger-Ville selon l’humour du responsable.
Malheureusement aujourd’hui on n’a même perdu la seule référence locale qui est la délégation de tourisme dont les bureaux ont été délogés du bâtiment du boulevard Pasteur. Le projet de réaménagement est terminé depuis quelques mois, mais ce bâtiment est toujours fermé. C’est inconcevable. Une ville où le touristes n’a aucune référence pour s’informer n’est pas une bonne destination touristique. Par contre, un industriel étranger, quand il arrive à Tanger, a plusieurs institutions qui l’accueillent et l’accompagnent. Le CRI, la Wilaya, la Commune, la Chambres de commerce…

A votre avis qui paie la facture de cette désorganisation?
Tout le monde. Les professionnels d’abord. Imaginez qu’au moment où tout le monde voit des dizaines de croisières débarquer au port, il existe des guides touristiques professionnels qui chôment durant plusieurs jours. Cela veut dire qu’il existe un grave problème que les autorités responsables doivent régler.
Il est inconcevable que les groupes de touristes soient accompagnés par des guides choisis par un guide ami du patron de l’agence de voyage responsable du groupe des croisiéristes et pas par l’association des guides. Cela se passe sans même nous en informer officiellement. Ce n’est pas logique. Or, il est bien mentionné que chaque bateau de croisière qui accoste au port doit être géré par l’association des guides concernant l’organisation des visites programmées.
On ne peut pas choisir le même guide tout le temps et son collègue n’a aucune chance de travailler. Payer un guide 1000 DH la visite, l’empêcher de donner aux touristes le droit de faire du shopping et à la fin il doit attendre deux semaines pour accompagner un autre groupe… Expliquez moi comment ce pauvre guide va-t-il vivre lui et sa famille!
En plus, ces guides empêchent même les croisiéristes de faire du shopping ou de manger dans un restaurant de la médina, d’où les grandes pertes de toutes les activités liées au tourisme.
Un autre problème: ces touristes qui arrivent chaque jour de Tarifa pour une visite de 5 à 6 heures à Tanger durant laquelle ils sont mal informés et accompagnés. Ces derniers retournent souvent en Andalousie avec une mauvaise image de Tanger et le seul gagnant dans ce business très juteux est l’agence de voyages étrangère qui s’en occupe.
Et puis je reviens pour insister sur la problématique des vols à destination de Tanger. Savez-vous qu’en plein été l’aéroport de Tanger accueille à peine une cinquantaine d’avions par jour, alors que celui de Marrakech par exemple à atteint les 500 vols quotidiens? La preuve est que nous sommes à la mi-juillet en pleine saison estivale et certains hôtels de Tanger enregistrent un taux d’occupation drôlement bas.
Et quand un groupe de touristes n’est pas bien accompagné et encadré par un guide professionnel local, il y a toujours ce risque d’insatisfaction, donc d’une très mauvaise publicité de Tanger comme ville touristique.
Finalement, je tiens aussi à exprimer mon grand étonnement concernant l’absence totale de la capacité d’innovation chez les agences de tourisme marocaines. Cela fait 40 ans que ce secteur compte uniquement sur le circuit des villes impériales. Durant toute cette période, on n’a pas su trouver d’autres produits pour diversifier l’offre nationale. Et c’est malheureux!

Propos recueillis par Abdeslam Reddam