Titulaire d’un doctorat en archéologie classique de l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV), Mohammed Habibi à travaillé comme chargé de recherche à la Direction du Patrimoine et conservateur du Musée de la Kasbah à Tanger et du site de Lixus de 1989 à 2002 puis nommé professeur à l’Instutut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine. Depuis 2005, il est professeur d’enseignement supérieur à l’université Abdelmalek Essaadi. Une sommité dans un domaine si important mais qui reste cependant abandonné par tous les responsables de la ville. Entretien :

Vous avez écrit récemment sur votre page Facebook que des milliards alloués à la “restauration” et à l’embellissement de la ville de Tanger et pas un centime pour la recherche archéologique dans cette cité multimillénaire. Comment expliquez-vous cette situation ?

Tanger est une ville multimillénaire. Elle est la seule ville qui est citée au VIème siècle avant J.-C. dans le plus ancien texte littéraire historique relative au Maroc, écrit par le géographe grec Hécatée de Milet. Elle est aussi la seule ville du Maroc qui n’a jamais été abandonnée (contrairement à toutes les autres villes antiques du Maroc), son site est resté occupé depuis les origines jusqu’à aujourd’hui. Elle était la capitale du Maroc à l’époque romaine qui portait son nom (la Maurétanie Tingitane).
C’est une cité qui a traversé des siècles et qui plonge ses racines dans le limon des premiers âges de l’humanité. Des grandes civilisations ont marqué son histoire et ont été à leur tour marquées par la ville, ses personnages et son territoire, comme Antée ; le fondateur de la ville de Tanger ou Atlas, ces deux géants de l’histoire locale qui furent divinisés par les grecs. Toutes ces civilisations antiques ont laissé des traces de leur accomplissement dans le sous-sol de la ville. Le potentiel archéologique de Tanger est énorme et devrait normalement attirer toute l’attention des décideurs de la ville. Ce potentiel est représenté dans son sous-sol et dans la superposition de ses couches archéologiques qui ont parfois une épaisseur de huit mètres de profondeur (en haut de la rue de Siaghine la statue romaine nommée « la Dame de Tanger » a été découverte à une profondeur de huit mètres). Ces documents enfouis dans le sous-sol de la ville sont une ressource non‐renouvelable à préserver et à prendre en compte lors d’un projet d’aménagement. Mais, malheureusement, à Tanger ces « archives du sol » endormies sous nos pas depuis des siècles sont constamment perturbés, voir détruits sans être étudiés, par des travaux de construction ou d’aménagement urbain.

Depuis quelques années la ville de Tanger s’est engagée dans une importante rénovation urbaine, matérialisée par des projets d’aménagement paysager, de service public, de rénovation de monuments historiques… mais malheureusement aucun projet de recherches archéologiques préventives n’a été intégré à ces projets chose qui devrait se faire, en amont, dès leur élaboration comme ça se fait dans les villes européennes de moindre importance historique que Tanger. Avec l’expansion urbaine rapide qu’a connue Tanger durant une décennie plusieurs sites archéologiques antiques dans les environs de la ville, connues et répertoriés, ont été complétement détruits, effacés sans être étudiés. Ces vestiges du passé représentent une masse de données historiques qui est détruite à jamais.

Ce n’est pas normal qu’aucun programme de recherches d’archéologie préventive n’est autorisé et que notre savoir sur l’histoire antique de Tanger se base sur les quelques recherches archéologiques qui ont été menées à l’époque où Tanger été sous l’administration internationale (recherches sur les nécropoles punico-romaines de Marshan, recherche sur la nécropole de Boukhachkhach, fouilles archéologiques dans la zone de Tanger…). Et depuis, aucune recherche, rien que des découvertes fortuites ici et là de vestiges qui sont vite enterrées ou d’objets, comme ces boulets de canons découverts récemment, ramassés et qui seront peut-être exposés mais qui ont perdus toute leur valeur historique. Hors la simple exhumation de vestiges du passé, sans porter attention à leur contexte stratigraphique est une pratique qui se réduit à un pillage excluant tout souci de connaissance des sociétés du passé, de connaissance historique.

Vous êtes un expert dans le domaine de l’archéologie. A votre avis jusqu’à quel point vous pouvez confirmer que Tanger est une mine inexploitée ?

Tanger est un énorme gisement de l’histoire humaine, une mine d’informations historiques qui malheureusement ne sont pas exploitées et qui se perdent de jour en jour. Les seules fouilles archéologiques qui ont eu lieu dans les années cinquante à la nécropole du Marshan ont enrichies les collections du musée (poterie, bijoux, inscriptions, statuettes…) et nous ont permis de comprendre une infime partie de l’histoire de Tanger. Mais malheureusement son sous-sol archéologique connaît une érosion irréversible, alarmante et la destruction des sites archéologiques sans les étudier, si elle continue, finira bientôt par effacer toutes les trace matérielles de notre passé.

Si on vous demande de nous donner une idée sur la cartographie archéologique, surtout des sites abandonnés ou pas du tout exploités. Quel serait le résultat?

Il serait trop long de vous donner toute la cartographie archéologique ou les sites abandonnés et détruits qui sont nombreux dans la ville et dans ses environs. Je suis souvent témoin de vestiges archéologiques qui apparaissent au cours de travaux de constructions ou d’aménagement. Et ces vestiges sont souvent détruits sans être étudiés pour laisser place à de nouvelles constructions. Pour vous donner une idée de l’ampleur de cette « érosion de l’histoire », en 1964 Michel Ponsich, un archéologue français, a publié l’Atlas Archéologique de Tanger et sa région et a situé sur une carte tous les sites archéologiques de l’époque antique connus à son époque et qui sont encore non étudiés. Il a recensé cent sites et les prospections récentes ont permis de découvrir une vingtaine de nouveaux sites. 70% de ces sites n’existent plus et ont été effacés par l’expansion urbaine de Tanger sans être étudiés. Pourtant ces sites sont connus, répertoriés et cartographiés avec leurs coordonnées Lambert.

Combien coûte la recherche archéologique sur un site non encore découvert. Quelle est la moyenne des budgets consacrés à ces recherches ?

Le budget de la recherche archéologique sur un site varie en fonction du site lui-même, de la durée des recherches et de la nature des découvertes et des travaux à réaliser. Les fouilles préventives dans la ville se pratiquent souvent dans un espace réduit et ne demande pas un gros budget. Un millième du budget alloué aux projets d’aménagements aurait été suffisant pour accompagner ces projets, pour diagnostiquer le sous-sol et étudier les vestiges archéologiques, et si nécessaire les conserver en les transformant en valeur ajoutée pour la ville.

Propos recueillis par Abdeslam REDDAM