L’approbation récente à Bruxelles de l’initiative portée par le Gouvernement des Îles Baléares au sein du Plénum du Comité européen des Régions constitue un tournant majeur dans la politique touristique européenne. Il ne s’agit pas seulement d’un succès institutionnel, mais bien de la validation politique d’un changement de paradigme : le passage définitif d’un modèle touristique fondé sur la croissance quantitative à un modèle centré sur la valeur, le bien-être et la durabilité globale. Le fait que cette transformation soit menée par les Baléares, sous l’impulsion de leur présidente Marga Prohens, n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une expérience territoriale intense, marquée par des défis, des tensions et une profonde capacité d’apprentissage.
L’initiative, adoptée par l’ensemble des groupes politiques après l’intégration de près d’une cinquantaine d’amendements, bénéficie d’un consensus transversal exceptionnel. À un moment où la Commission européenne a déjà engagé les travaux pour élaborer une nouvelle Stratégie européenne du tourisme, les Baléares s’imposent comme une région motrice, démontrant que les grandes orientations européennes peuvent et doivent émerger des territoires qui vivent le tourisme au quotidien.
Cinq axes stratégiques pour transformer le tourisme européen
Le dictamen, élaboré sous la coordination technique du professeur Antoni Riera, repose sur cinq lignes stratégiques structurantes qui redéfinissent en profondeur la notion même de réussite touristique.
Le premier axe concerne la gestion des flux touristiques, avec une volonté claire de croître davantage en valeur qu’en volume. Cela implique l’abandon progressif d’indicateurs obsolètes, tels que le nombre brut de visiteurs, au profit de critères intégrant l’impact économique réel, la qualité de l’emploi, la pression sur les ressources naturelles et le bien-être des résidents.
Le deuxième pilier repose sur une gouvernance participative, intégrant administrations publiques, acteurs économiques, partenaires sociaux et société civile dans les processus de transformation. Le tourisme cesse ainsi d’être une politique sectorielle pour devenir une politique publique transversale, fondée sur la coresponsabilité.
Le troisième axe inscrit pleinement le tourisme dans la transition écologique et circulaire, à travers une gestion durable des ressources naturelles, de l’eau, de l’énergie et du territoire. Pour des régions fragiles comme les îles, cette dimension n’est pas idéologique mais structurelle.
Le quatrième pilier met l’accent sur l’innovation et le talent, moteurs essentiels de la compétitivité future. Sans formation, sans attractivité des compétences et sans transformation numérique, aucun changement de modèle n’est viable.
Enfin, le cinquième axe propose de nouveaux mécanismes de financement et de fiscalité, incluant la création de fonds européens spécifiques pour les régions engagées dans des processus de transformation économique, ainsi que l’intégration d’une clause d’insularité permettant d’adapter les politiques européennes de cohésion, de transport ou d’innovation aux réalités spécifiques des territoires insulaires.

Des Baléares à l’Europe… et de la Méditerranée à l’Afrique du Nord
L’importance de cette stratégie dépasse largement le cadre des Baléares et de l’Espagne. L’Europe, premier espace touristique mondial, avait besoin d’une vision commune conciliant compétitivité, durabilité et cohésion sociale. Ce dictamen contribue à construire cette vision à partir de l’expérience concrète des territoires.
Mais sa portée est encore plus large. Le bassin méditerranéen, partagé entre l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, concentre certains des principaux pôles touristiques mondiaux, confrontés à des problématiques similaires : saisonnalité, surcharge urbaine, stress hydrique, dépendance économique et fragilités sociales. Le modèle impulsé aujourd’hui par les Baléares peut devenir une référence exportable pour l’ensemble de cet espace.
Dans ce contexte, le Maroc s’impose comme un partenaire stratégique naturel. Le pays connaît une forte dynamique de croissance touristique et dispose aujourd’hui d’une opportunité unique : celle d’intégrer dès maintenant les principes d’un tourisme durable, équilibré et résilient, en évitant les erreurs commises ailleurs. La gestion des flux, la gouvernance territoriale, la transition verte ou la valorisation du capital humain constituent autant de leviers permettant au Maroc de se positionner comme un leader régional du tourisme durable.
Le rôle de la Fondation Euroafrica : bâtir des ponts de savoir-faire
La présence de la Fondation Euroafrica à Bruxelles lors des débats autour de cette initiative s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Elle témoigne d’une conviction forte : le tourisme durable ne peut être pensé uniquement à l’échelle européenne, mais doit devenir un outil de coopération euro-africaine.
La Fondation a profité de ce cadre institutionnel pour échanger avec les promoteurs de l’initiative sur la transmission et l’exportation du savoir-faire baléare et européen vers les pays méditerranéens et africains où elle est active. Formation, gouvernance, planification territoriale, indicateurs de durabilité, fiscalité touristique ou gestion du talent sont autant de domaines dans lesquels l’expérience européenne peut générer un impact réel, à condition d’être adaptée aux contextes locaux.
Il ne s’agit pas d’une approche paternaliste, mais d’une vision stratégique partagée : un espace méditerranéen plus équilibré, durable et coopératif constitue également un atout majeur pour l’Europe.
Une opportunité historique
L’adoption de ce dictamen représente une opportunité historique pour redéfinir le tourisme comme un levier de prospérité partagée. Les Baléares ont démontré que même les territoires les plus exposés peuvent devenir des laboratoires de solutions globales. L’Europe a compris que la durabilité n’est plus une option, mais une condition de survie. Et la Méditerranée, avec l’Afrique du Nord, dispose désormais d’un cadre inspirant pour construire un avenir touristique plus juste, plus résilient et plus humain.
Le tourisme de demain ne se mesurera plus uniquement en arrivées, mais en équilibre, bien-être et héritage. Et cette semaine à Bruxelles, un pas décisif a été franchi dans cette direction.
Aberrahman Ouadrassi























