Conférence prononcée Le vendredi 28 novembre 2025 par Mostafa Akalay Nasser directeur de L’Esmab UPF au théâtre les halles d’Avignon dans le cadre des16 rencontres méditerranéennes Volubilis de la beauté.
L’Alhambra fut une véritable ville palatine ou palatiale, fortifiée et indépendante de la ville de Grenade, construite par les sultans nasrides. L’Alhambra de Grenade constitue l’un des «lieux communs» les plus appréciés, le plus souvent en tête dans la hiérarchie des monuments les plus visités en Espagne. Il est presque inconcevable de visiter l’Espagne sans faire halte à L’Alhambra.
L’Alhambra, la citadelle rouge, conservée presque intacte de cette période, ne représente véritablement que le stade ultime et définitif de cette floraison remarquable de l’art de bâtir en Al-Andalous. Elle en est la consécration et le fleuron, qui exerce toujours un enchantement sans égal sur les immenses foules de visiteurs fascinés par les charmes de l’ornementation, l’omniprésence de la polychromie, les arabesques interminables de zelliges et de stucs. Cependant, l’icône qui est recherchée par les visiteurs d’aujourd’hui n’est pas un produit fabriqué pour la culture des masses, puisque sa renommée plonge ses racines mythiques dans un passé très lointain: Le mythe D’Al Andalous.
Ce mythe moderne convoqué par Jacques Berque, symbole idéalisé d’un dialogue incontestable, d’une estime mutuelle, d’un échange fructueux, bref d’une convivialité entre les trois communautés islamique, judaïque, chrétienne: les andalousies plurielles, ces trois filles d’Abraham comme le répétait Massignon qui vécurent là relativement en paix pendant pas mal de siècles.
Il est fascinant de contempler le mariage profond entre poésie et architecture avec lequel les palais de L’Alhambra ont été conçus et construits, dans lesquels les programmes de construction intègrent des poèmes spécifiques qui décrivent, symbolisent et donnent tout leur sens aux bâtiments. En effet, la ville palatine, avec plus de trente poèmes (complets ou fragmentaires) encore lisibles sur ses murs, soit environ la moitié de ceux qui y ont été gravés, est le monument le plus versifié de l’architecture islamique D’Al-Andalous.
Elle comprend une vaste combinaison d’inscriptions votives, d’oraisons jaculatoires de louange à Dieu et de ses attributs, de fragments du Coran, de formules pieuses en honneur du prophète, et certaines maximes. Un ensemble d’une richesse, d’une beauté, d’une élégance féerique, dont l’équivalent ne se rencontre que dans les Milles et une Nuits.
L’esthétique de L’Alhambra réside dans le contraste entre sa sobriété extérieure et l’abondance de sa décoration intérieure, caractérisée par des calligrammes, des céramiques rutilantes et des stalactites(Muqarnas) polychromes. Les espaces sont sublimés par la présence d’eau, via des fontaines et des ruisseaux, ainsi que par des jardins, créant une atmosphère de paradis sur terre. Cet art est intrinsèquement lié à l’usage de la lumière et de l’eau, avec des jeux de lumière, des microclimats rafraîchissants et une architecture bioclimatique ingénieuse: (Le généralife) paradis de l’architecte, jardin de plaisance également utilisé pour l’exploitation agricole, le rapport entre ce potager et L’Alhambra a toujours été étroit, le sort de l’un est étroitement lié au sort de l’autre.
En compagnie des architectes Philippe Madec et Nicolás Delon deux stars de l’architecture française.

Éléments clés de l’esthétique de L’Alhambra
Contraste extérieur/intérieur:
La simplicité des murs extérieurs contraste avec l’explosion de détails à l’intérieur, où les murs sont recouverts de sculptures en relief, de céramiques et de calligraphies.
Ornementation détaillée:
Les murs sont ornés de stuc, de mosaïques et de calligraphie, souvent des poèmes ou des versets du Coran, créant un effet visuel à base de calligrammes.
L’Alhambra est ainsi une expérience sensorielle complète, combinant architecture et ingénierie pour créer un lieu d’une beauté et d’une profondeur spirituelle remarquables. L’Art nasride est un style qui a su associer d’ingénieuses techniques de construction d’ordre fonctionnel à une richesse ornementale inégalable. Une ornementation basée sur l’utilisation de motifs générateurs d’équilibre et d’harmonie qui a su porter l’art islamique à son comble, créant un style d’une grande beauté chargée de symbolisme, qui a suscité l’admiration durant des siècles et jusqu’ à nos jours. L’Alhambra est un poème ornemental plutôt une architecture parlante.
L’Alhambra constitue la collection de poésie murale en arabe la plus importante qui soit connue. Les odes sculptées conservées ou celles disparues confèrent au monument un caractère exceptionnel. Les murs de L’Alhambra sont pleins de décorations calligraphiques, d’écritures cursives et coufiques avec des phrases telles que « Seul Dieu est Vainqueur » et des poèmes écrits par trois poètes de la Cour de Grenade, Ibn al-Yayyab (1274-1349), Ibn al-Jatib (1313-1375) et Ibn Zamrak (1333-1393), qui furent secrétaires de la chancellerie royale et premiers ministres.
Edgar Quinet voyait dans L’Alhambra une «parole sculptée dans l’architecture», une manifestation architecturale de la pensée divine. Cette perception de L’Alhambra s’intègre dans son évolution poétique et religieuse, où le monument Grenadin devient une sorte de livre de l’Éternel. Son œuvre littéraire, comme la contemplation de L’Alhambra, est fortement influencée par sa pensée religieuse, faisant de ce lieu une source d’inspiration majeure pour sa conception poétique.
L’Alhambra comme architecture-livre.
Pour Quinet, L’Alhambra n’est pas seulement un monument, mais une forme d’architecture qui porte un message divin. La vue de L’Alhambra est comparée à la découverte d’une parole sculptée, une manifestation de la présence de l’Éternel. L’Alhambra joue un rôle important dans la conception poétique de Quinet, en particulier en ce qui concerne son évolution et son intégration à sa pensée religieuse. Dans son œuvre littéraire, comme dans le livre de poésie Merlin l’Enchanteur (1878), L’Alhambra apparaît comme une source d’inspiration qui témoigne de la profondeur de sa pensée. La perception de L’Alhambra par Quinet s’inscrit dans un courant littéraire et philosophique du XIXe siècle, caractérisé par la recherche de sens et la quête du sacré dans le monde.
Son analyse de L’Alhambra montre une forte connexion entre l’histoire, la religion et la poésie, faisant de ce monument un art de louange. Par définition, l’art musulman est non figuratif par décret divin. Dieu étant le façonnier par excellence. L’idée ou la vision du beau reste liée chez les musulmans au taçbih louange ou simplement invocation de Dieu. L’Islam connait la preuve esthétique de Dieu et tout l’ art ornemental musulman est une vaste louange multiforme qui, se faisant l’écho de la parole écrite, atteste , à travers sa multiplicité même, la permanence de Dieu contre l’évanescence du monde , l’unicité de Dieu contre la pluralité du monde. eei
L’Alhambra est le décor principal du grand poème de Louis Aragon «Le Fou d’Elsa», qui l’évoque comme un lieu emblématique du métissage culturel et un symbole d’un passé glorieux. Bien qu’Aragon se soit inspiré de l’histoire arabe d’Al-Andalous pour ce poème, L’Alhambra y représente également un refuge poétique pour l’amour avec Elsa Triolet, la muse du poète. Elle n’est pas seulement un monument, mais un espace de conscience historique et de nostalgie, mêlant le passé, le présent et l’avenir, ainsi que la quête d’un amour éternel.
Cadre du voyage poétique: Le poème est structuré comme un voyage à travers l’espace mauresque, et L’Alhambra est le cœur de ce périple, le lieu où le poète Medjnoûn (le Fou) réfléchit aux thèmes du temps, de l’amour et de la condition humaine, mélange des époques et des espaces : Le monument relie différentes époques et cultures. Il est le lieu où le passé (l’histoire de Grenade) se mêle à l’actualité du poète, et où l’espace géographique de Grenade devient un lieu de conscience poétique. L’Alhambra sert de toile de fond à la quête du fou, personnage inspiré du mythe arabe de Qays et Layla, l’histoire du « fou de Leïla », ce personnage mythique cherche la beauté absolue et la divinité à travers son amour, ce qui s’incarne dans la figure d’Elsa, muse et amour du poète.
L’affirmation selon laquelle L’Alhambra est un « poème ornemental » est une métaphore très pertinente et largement utilisée pour décrire la forteresse-palais de Grenade. Elle fait référence à la manière dont l’art, la poésie, l’architecture et la nature se fondent en une seule œuvre d’art harmonieuse. Cette idée se reflète dans plusieurs aspects des palais nasrides.
La poésie n’est pas seulement inscrite, mais intégrée à l’architecture elle-même. Les vers décrivent souvent l’édifice qui les contient, créant un dialogue entre l’objet et sa représentation. Les motifs calligraphiques se fondent dans les entrelacs végétaux et géométriques de la décoration en stuc, rendant difficile de distinguer la décoration de la poésie. Donc la parole devient construction, c’est un livre de pierre.
L’Alhambra est un «poème ornemental» car l’ensemble de son décor, y compris la calligraphie, la sculpture et l’architecture, est conçu pour être un poème qui célèbre la grandeur de Dieu et de la dynastie nasride. Les murs et les plafonds sont recouverts de poèmes gravés en arabe fusha ou classique qui sont intégrés dans l’ornementation et le symbolisme du lieu, faisant de chaque pièce une composition artistique qui exalte à la fois la beauté du lieu et le pouvoir des souverains. Des poèmes sont sculptés directement sur les murs, créant une poésie visuelle qui complète les éléments décoratifs. La poésie devient une partie intégrante de la structure imaginaire des palais nasrides, façonnant une dynastie et un mythe.
























