Par Mostafa Akalay Nasser directeur de L’Esmab UPF Fès

«Salutation aux Rifains», de Miguel de Unamuno, est une ode écrite à Bilbao en 1909, dénonçant l’attaque militaire espagnole contre des tribus rifaines, ladite agression espagnole manu-militari de 1909, souvent appelée « Seconde guerre de Melilla » ou Guerre du Rif de 1909 visait à s’approprier les mines de fer du Massif de Beni Bou Ifrour, province de Nador.

Sommes-nous des Maures dans le brouillard, Sommes-nous des Maures dans la brume?
Des Rifains exilés? «Êtes-vous mes frères, oui, vous êtes mes frères!
Luttez, luttez, mes frères, pour l’âme sans attendre la palme de la justice humaine !
Battez-vous contre l’hypocrite avarice de ceux qui font de Christ un monopole et même
un commerce ; et la croix pour étendard avec la croix, on protège la marchandise».

Dans son ouvrage: Sur les sentiers de l’indiscipline, Driss Ksikess, définit: L’indiscipline comme n’étant ni de l’anarchisme ni du nihilisme, mais plutôt un chemin qui représente un spectre qui bouscule les institutions (État, familles, cultures savantes, populaires, autochtones, etc.) et les imaginaires, autrement dit la maximisation de la liberté de l’individu dans la vie privée et sociale.
Je ne peux pas m’en empêcher, je dois me mettre à écrire sur mes déboires; c’est une décision que j’envisage depuis des années et que beaucoup de mes proches me reprochent souvent de ne pas mettre à exécution, de ne pas publier un roman testamentaire sur Tanger, car ils voient en moi un conteur à l’ancienne, un narrateur, à l’image des derniers conteurs de la place Jemaa El Fna de Marrakech. Au début des années 90, j’ai eu la chance de traduire de l’arabe à l’espagnol un chapitre du livre de Choukri : Le Temps des erreurs et de l’accompagner lors de ses conférences à Grenade, Motril et Almería, tantôt en tant que discutant, tantôt en tant que lecteur de sa prose. J’ai également collaboré avec Choukri à la révision et à la relecture de certains de ses textes.
Le Temps des erreurs est une œuvre parue en 1992, elle présente le réel de la vie de Mohamed Choukri à partir de l’adolescence: la misère, la pauvreté, la violence de la vie, les prostituées et les bars, l’autoritarisme d’un père ainsi que quelques souvenirs d’enfance. Il témoigne de ce balancement vital et social, d’une existence de gueule de bois permanente noyée dans du cognac frelaté, qui a pourtant su trouver le sens de la lucidité narrative chez Choukri , un écrivain maudit dont la vie marginale, rebelle ou tragique (l’alcool et rejet social) et l’œuvre souvent incomprise ou censurée s’opposent aux normes de son époque.
C’est ce qu’atteste le paragraphe suivant du livre cité plus haut, empreint d’humour aigre et de rage alcoolisée, et où Choukri, le Bukovski rifain né à Ait Chichar, non loin de Mrich(Melilla), village de Guelaya iqaleyeen en tarifit, déploie ses meilleurs talents de prosateur averti dans son autobiographie romancée: Le temps des erreurs.
«Mes compagnons de voyage ont sombré dans la folie ou, prisonniers du délire, errent sans but dans la ville; d’autres, à la recherche d’un paradis de passage ou d’un monde meilleur, ont pris le chemin de l’exil. Leur voyage a commencé bien avant; je crois avoir vu certains d’entre eux boire un dernier verre et se perdre définitivement. En guise d’amulette, l’un d’eux a rempli un petit sac de terre pour qu’il lui rappelle son terroir ou lui serve à planter sa menthe dans son nouveau pays. C’est le prix de la misère qui règne dans la zone nord, des temps difficiles s’annoncent, m’a dit Benítez de Asilah. Mais quand avons-nous connu des temps meilleurs, me suis-je demandé ? À qui appartiennent ces tristes mélodies qui résonnent au loin? À ceux qui partent, des personnes perdues, désespérées, effrayées, abandonnées par leur société, qui fuient en traînant leur misérable existence vers leur nouvel déracinement. Les nouveaux bars de cette ville Tanger, véritables abris d’ivrognes, nous ont ruinés, les visages des clients reflètent tristesse et bassesse. Les propriétaires qui ne sont pas du métier, au visage peu amical et avides d’argent, sont une bande d’escrocs. Les bars se sont transformés et les propriétaires encore plus ; tout comme la ville elle-même (Tanger l’amnésique), ils ont la mémoire courte, ne retiennent pas les noms et ne favorisent guère les relations. Telle est la vie au temps des erreurs, j’erre la nuit dans les rues désertes. Les fous se sont enfermés, se sont repliés sur eux-mêmes, sont devenus sains d’esprit, se sont laissés pousser la barbe, non par rébellion ni par sacrilège, mais parce qu’ils ont capitulé et se sont rendus.
Fatigué et lassé de parcourir les rues de la ville, où je ne trouve qu’une monotonie désespérante, je veux offrir plus de variété à mes yeux et de nouvelles sensations à mon âme. Je rêve de grands voyages, j’ai une envie folle de m’expatrier, je rêve d’une maison à la périphérie d’une grande ville. Que mon chemin soit poussiéreux et en terre battue. C’est là que je m’installerai pour écrire sur les lacunes de la ville».
La vie de Choukri est intimement liée à la ville de Tanger; bien qu’il ne soit pas né dans cette ville, il était prédestiné à y résider, et tous deux ne font qu’un. Cette ville apparaît partout dans son œuvre littéraire comme un thème récurrent. L’univers de Choukri est un monde d’épreuves, marqué par des brisures et blessures, des hauts et des bas, des ruptures, une dureté qui n’est pas exempte de tendresse, la marginalisation et la violence.
Choukri recourait à l’indiscipline pour retrouver l’innocence perdue et, à travers l’impureté et la violence du texte, il contaminait la langue arabe avec des mots en tarifit, en espagnol et en arabe dialectal dariya, enfreignant les lois sacrées de la grammaire. Il disait que les langues évoluaient avec l’usage qu’en font les locuteurs, et non avec les académismes établis.
Ayant vécu dans les années 50 dans le quartier Málaga Choukri a appris, avant même l’arabe, le castillan approximatif parlé par les ferrailleurs gitans installés aussi dans la ville des sources Tétouan. Avec le temps, l’écrivain Choukri se vantait d’avoir maîtrisé une langue étrangère pour un rifain l’arabe fusha, et que son nom, Mhand, était devenu Mohamed, et que son esprit était passé du tarifit à l’arabe ; il y parvint à tel point que ce jeune analphabète de Beni Chiker finit par devenir un écrivain connu: «Je connais les aléas de la vie errante, j’ai moi aussi été persécuté par des enfants et des vieillards, mais j’ai eu la chance d’apprendre la langue de mes persécuteurs. Il est vrai que j’essayais de dissimuler mon accent pour cacher mes origines indésirables dans une société panarabe qui méprisait les Rifains – (Partez d’ici, Rifains affamés !). Mais j’ai fini par triompher de cette langue structurée et puissante (claire et étrangère)»… «J’étais obsédé par la langue arabe ; je voulais la posséder entièrement, je l’ai soumise à ma loi. Je l’ai vaincue.» Mon plus grand souhait était de me sentir chez moi avec la langue arabe, et cela a conduit à l’intégration de mes deux moi. Le fait de vivre, de penser et de traduire dans une autre langue, t’apporte une certaine distance et une certaine perspective, et te permet de prendre conscience de ce que les autres ne voient pas ; c’est un signe de force».
«Je suis fils des bidonvilles et de la misère; j’appartiens à une classe défavorisée où, au départ, l’écriture me semblait être un signe de prestige social, même si par la suite je l’ai considérée comme une arme d’accusation. Pour moi, l’écriture est une dénonciation, pas un snobisme. J’écris sur les thèmes de la marginalisation qui règnent dans une ville comme Tanger : La prostitution, le chômage… Le désespoir d’une jeunesse diplômée mais qui ne peut pas travailler et qui est condamnée à s’exiler et à mourir dans le détroit comme des sautes-frontières (Harragas).
Dans son ouvrage El Jubz al Hafi, il nous raconte une expérience personnelle déchirante concernant un père despote, un univers familial fait de violence et de misère (maltraitance, faim, etc.) dans lequel survivre était la principale tâche quotidienne. Dans cette autobiographie, Choukri tente de retrouver et de reconstruire le passé en parvenant à transposer par écrit les expériences qu’il a vécues mentalement et oralement. Analphabète jusqu’à l’âge de 21 ans. Il s’est attaché à retracer sa mémoire plutôt qu’à construire des mondes imaginaires; dans ses écrits, il raconte les faits qui lui sont arrivés dans les lieux et les environnements où ils se sont produits, décrivant toujours les événements quotidiens et les situations marginales.
Son récit de vie, le pain nu censuré, vilipendé et interdit par les éditeurs arabes, l’a tourmenté jusqu’à la fin de sa vie et l’a puni du stigmate d’être un auteur rejeté, excommunié et qualifié d’antipatriote; la stigmatisation sociale était telle qu’elle a plongé le Choukri dans un alcoolisme quotidien, comme analgésique face à ses angoisses et ses tourments. Il nous a même confié en privé que ce livre avait été comme un rouleau compresseur qui avait éclipsé le reste de son œuvre prolifique.
Juan Goytisolo atteste:» Qu’au cours des deux derniers siècles, le ‘‘mystère’’ de Tanger a captivé le regard passionné et curieux d’une pléiade de peintres, de romanciers, de cinéastes et de poètes venus d’horizons divers. Les écrivains espagnols de mon âge, ayant grandi à l’époque du statut international de la ville, se sont confrontés à une réalité tout autre. La ville ne leur paraissait ni exotique ni à plus forte raison mystérieuse, ils évoluaient dans un authentique creuset de langues et de cultures dont ils ont voulu enregistrer les voix, je pense plus particulièrement au magnifique roman d’Angel Vazquez, La vida perra de Juanita Narboni, qui selon Alejo Carpentier : «Si ce livre avait appartenu au boom sud-américain, il serait aujourd’hui connu dans le monde entier comme c’est le cas de cent ans de solitude de Gabo Garcia Marquez» –
Tanger ville de passage, refuge des émigrants et des apatrides, terre de tous, terre de personne, Tanger « la pute », pour paraphraser Ángel Vásquez, auteur de l’un des monologues littéraires les plus marquants de la littérature espagnole : La chienne de vie de Juanita Narboni,
Ce Tanger international, était un attrayant mensonge, c’est ce qu’a certifié Emilio Sanz de Soto, curieux raffiné, tangérois aux multiples talents qui a tout fait sans presque rien écrire : quelques feuilles volantes, des interviews, du cinéma, avec cette générosité propre aux cœurs désintéressés qui laissent la gloire aux autres d’après Vicente Molina Foix. Il y a eu aussi un Tanger qui n’existe plus aujourd’hui, décrit par le critique du théâtre Eduardo Haro Teglen, dans la préface du catalogue de l’exposition photographique « Tanger en noir et blanc»: «Je pense souvent que Tanger était un état d’esprit et qu’elle s’installe probablement pour toujours dans cette partie un peu irréelle de la mémoire où certains d’entre nous ne savons pas distinguer ce qui était vrai de ce qui était faux».
Mais moi Je parlerais d’une société hiérarchisée typique de l’apartheid sud-africain, car l’étranger bénéficiait d’un traitement juridique privilégié et se sentait chez lui, tandis que les autochtones étaient bel et bien des étrangers sur leur propre terre. Cette ville de Tanger «internationale» sonne comme du pur théâtre et une fausseté bien rodée, comme le chantait la reine de la chanson latine, la Yiyi yi cubaine «La Lupe» : «Tout comme sur une scène. Tu simules ta douleur bon marché. Ton drame n’est pas nécessaire. Je connais déjà ce théâtre. Ce n’est que du théâtre. Une fausseté bien rodée. Une simulation étudiée».
Mohamed Choukri lui-même, il y a quelques années, a également dénoncé cette farce ou cette mascarade littéraire néo-orientaliste, en publiant en juin 1996 un texte dévastateur, sous forme de mémoires en arabe, sur Paul Bowles et sa réclusion à Tanger, dans lequel Choukri, se faisant passer pour Edward Said, développe une critique radicale contre l’orientalisme en tant que discours construit par Bowles et « la Beat Generation». Discours qui a échoué en tant qu’instrument de pouvoir soutenant l’entreprise du colonialisme et du paternalisme blanc. L’image de l’Orient, en l’occurrence Tanger, est composée de fragments intertextuels, superposés comme un filtre ; c’est une figure construite, pas un moi véritable. Derrière l’exotisme, combien de fois n’y a-t-il rien d’autre que du racisme, avec un peu de lyrisme. Sous ce mot, un monde assujetti, un zoo à reconstruire, à définir. D’autres disciplines y contribueront, elles seront inventées pratiquement dans le même cadre et le même jeu ; pensons à une anthropologie, science coloniale étudiant le primitif, le sauvage, l’autre.
Selon Edward Said, l’orientalisme n’est rien d’autre que le discours occidental visant à dominer l’Orient. L’Orient n’est plus – et ne l’a jamais été cette hétérotopie (concept popularisé par Michel Foucault « lieu autre » des grecs topos, lieu, et hetero, autre) rêvée par les peintres des XIXe et XXe siècles qui, en quête de nouveaux horizons et de nouvelles sensations, se rendaient dans cette région géographique appelée Orient. Mais l’Orient n’est pas seulement une cartographie du désir d’altérité, sexuelle, cognitive, littéraire, religieuse, etc. – c’est aussi une cartographie réelle : ses problèmes sont ceux du reste du monde. Ils s’expriment en termes et en questions liés au despotisme, à la religion et à la difficile question de l’identité culturelle.
Pour reprendre les mots de Choukri : «Les écrivains et poètes de la génération beat, qui se sont rendus à Tanger sur les traces de Bowles, le reclus de Tanger, ne se sont jamais familiarisés avec le quotidien local et les traces qu’ils ont laissées dans la ville se réduisent à une poignée de photographies à l’hôtel Muniria ; combien d’apprentis écrivains sont venus pour écrire et n’ont pas écrit une seule ligne, et combien de peintres se sont enfoncés dans la perdition sans peindre un portrait, sans même avoir mélangé les couleurs, se consacrant à assouvir leurs fantasmes sexuels. Pour ceux qui se rendaient à Tanger, c’était un paradis sexuel, lieu de débauche et ils le savaient. Il y avait une double morale. Impliquant une hypocrisie et une partialité flagrante, être pédophile n’était pas condamnable. Le concept de viol n’existait pas, car on considérait que l’homme blanc avait le droit de posséder le corps d’un mineur/mineure. Tanger était une maison de passe, tout comme l’était La Havane de Batista un « lupanar » pour les Américains.
Mohamed Choukri prisonnier d’une société hostile dont les valeurs morales et bourgeoises le dégoûtent et le répugnent : « Je ne regrette absolument pas le mythe créé autour de cette ville cosmopolite, car à cette époque, moi je mourais de faim et dormais dans les cimetières, je cherchais ma bouffe dans les poubelles européennes. Je n’éprouve aucune nostalgie pour le Tanger international.»
Il est mort à 68 ans, laissant derrière lui le cadavre d’un homme bien plus âgé. C’est le Tanger le moins conventionnel en djellabas de luxe qui s’est rendu à ses funérailles au cimetière d’Al-Marshán déplaçant ses proches, ceux qui profitent généralement de toute occasion pour se faire remarquer étaient également présents, mais ils n’ont rien pu faire. Ceux qui espéraient se mettre en avant parmi les pleureuses ou les pleureurs n’ont trouvé que l’indifférence. Lorsque le cercueil s’approcha de la fosse, on n’entendit qu’un seul mot: «Adieu, Choukri!» Et tout s’arrêta là. L’hommage le plus bref qu’on puisse imaginer pour une vie marquée par les excès : une existence « arrosée dans l’alcool».
Au-delà du personnage que certains ont voulu exploiter en faisant abstraction de son écriture dénonciatrice, le véritable génie de Choukri a toujours brillé dans les bars et les boîtes de nuit, en compagnie de ses fidèles lecteurs et admirateurs, qui ne lui ont jamais permis de déraper. Étrange esprit indomptable, indiscipliné, libertaire cohérent avec lui-même et transgresseur jusqu’à la mort.