Mustafa Akalay Nasser, directeur de L’Esmab UPF Fès

«Tanger est une ville ou les deux rives de la Méditerranée se touchent des yeux. Confrontée à l’invisible ou trop visible présence d’un mur. Cité à nulle autre pareille. Tanger est traversée et débordée par de nombreuses frontières».
Thierry Fabre

Le patrimoine maritime est une richesse incontestée, au niveau local, national et international, mais c’est un objet peu étudié en tant que tel par les spécialistes du patrimoine, juristes, économistes, les professionnels des musées et les urbanistes. La diversité du patrimoine maritime est d’abord celle de la nature : la mer et le littoral sont des réservoirs de biodiversité, un creuset de ressources et des régulateurs climatiques, trois fonctions que le droit doit protéger. Cette protection passe par le droit de l’environnement, national et international, et par le droit de l’urbanisme, offrant désormais de multiples instruments de protection de la nature et des paysages dont l’application peut s’avérer complexe.
Cette diversité est ensuite celle du patrimoine maritime: les phares, les ports, les navires, les épaves, les grues, les découvertes archéologiques sous-marines sont autant d’objets de ce patrimoine matériel, alors que le savoir-faire des marins et des pêcheurs relève du patrimoine immatériel.
Le patrimoine maritime est un élément essentiel et souvent oublié du développement durable des mers. Parmi les médiateurs de culture perméables aux mutations, conscients de leur propre culture, le responsable du patrimoine apparaît comme la figure la plus emblématique, la plus ouverte aux rencontres. Si nous définissons la gestion du patrimoine comme pratique sociale et artistique, le chargé de mission du patrimoine culturel et naturel peut aussi apparaître comme un passeur, un médiateur, un traducteur d’une culture à une autre.  « Dans toute dynamique de métissage, la question du passage et du (ou des) passeurs est essentielle.
Là se jouent les silences, les discontinuités, les contrefaçons, les chevauchements, les équivoques, autant de données improbables aux yeux des tenants de l’histoire positiviste et qui déplacent du coup les lancinantes interrogations sur l’identité ». (Passeurs culturels par Serge Gruzinski).
« Invention moderne, l’idée de patrimoine est une création de la société occidentale soumise à ses propres conditions d’évolution. Patrimoine le mot est ancien et a pour origine le terme latin « patrimonium », mais la notion de patrimoine telle qu’elle est perçue aujourd’hui avec ses incertitudes et ses ambiguïtés, ainsi que son large domaine d’extension, est toute récente et a commencé à se constituer depuis deux siècles environ. Par « patrimonium » était d’abord considéré le rapport de légitimité familiale entretenu par l’héritage, mettant en évidence la relation liant un groupe juridiquement défini à des biens matériels tels que qu’un trésor, des vêtements, un édifice ou un espace.
La conception du patrimoine en occident depuis la Renaissance jusqu’ au début du XX siècle trouve son ressort principal dans le culte des monuments. Le monument, du latin « monumentum », est dérivé du mot « monere », qui veut dire avertir, rappeler le souvenir d’un personnage ou d’un évènement.
Quant au mot patrimoine celui- ci se traduit en arabe par Turath, lequel renvoie à la notion d’héritage qui, elle, englobe tant l’héritage matériel que spirituel. La tradition islamique considérant toute chose sur terre vouée à la finitude, l’homme n’est pas le centre de la terre et la vénération est attribuée exclusivement au divin. D’où la distance observée à l’égard des aspects matériels du patrimoine à transmettre et un rejet de toute manifestation de vénération d’objets ou de représentations imagées.
L’icône par exemple, sacralisée dans la culture occidentale, est remplacée en islam par l’écriture sacrée qui devient alors « le corps visible du verbe divin » (L’art de l’islam : langage et signification par Tithus Burckhardt).
Les hommes doués de savoir et de sagesse sont donc des véhicules du patrimoine à transmettre, mais celui-ci présente un aspect beaucoup plus abstrait que concret, fondé sur l’essence des objets, les savoirs, les modes et les rythmes de vie. (Les usages du patrimoine par Nabila Oulebsir).
Comment s’approprier notre passé. Qu’est–ce que le patrimoine dans une société tangéroise en quête d’identité ?
La mer, et tout ce qui s’y passe, et sans doute l’une des frontières qui dessineront le monde de demain. Tanger ville portuaire se devait d’avoir un musée à la hauteur de sa vocation maritime. Pour ce, il faut un projet culturel porté par une grande ambition. Un musée vivant, un musée ouvert à tous, ouvert sur le grand large qui établit un pont au cœur de la ville entre la terre et la mer.
Le patrimoine maritime est une notion relativement récente, on peut le définir ainsi : Le patrimoine maritime comprend l’ensemble des éléments matériels ou immatériels liés aux activités humaines qui ont été développées dans le passé, récent ou plus lointain, en relation avec les ressources et le milieu maritimes.
Le patrimoine maritime est valorisé au travers du réseau des musées maritimes ou des centres sur le thème de la mer. Tanger ville-port qui est le résultat d’un dialogue permanent entre l’homme et la mer. Comme toute autre ville à l’édification parfois pluriséculaire, Tanger ville frontière s’est étendue dans l’espace et dans le temps. Dotée de cycles de vie, la ville portuaire naît, se développe, croît dans une forme d’aisance, puis dans un contexte de crise, se vide, s’éteint, pour renaître la plupart du temps.
« Le nouveau Tanger futur premier port de méditerranée, nouvelle économie frontalière enfin remise à l’échelle du monde, est la conséquence d’une volonté de rétablir la dignité perdue d’une région, bien plus que des calculs des aménageurs ou des économistes. Tanger est donc désormais de ces villes dont les contrastes et les écarts sont si vifs que ceux qui les portent ou les subissent semblent ne plus vivre dans le même monde. Transnationale elle l’est aussi, avec cette impossible et introuvable compétence à donner un sens commun à ces niches et dérives. Pouvait-elle être en l’état source d’inspiration, redonner aux artistes qui continuent d’y vivre et d’y venir la double assurance d’y trouver la sérénité d’un mythe désormais ancré comme les colonnes d’Hercule sur le bord des rives, en même temps qu’un souffle neuf ? » (Tanger transnationale, par Michel Péraldi).
C’est en tout cas de le penser qui m’a donné l’envie d’écrire cet article et de le consacrer à ma ville natale Tanger, une ville aimantée par sa relation à la frontière : « À l’angle nord-ouest de l’Afrique et a l’interface avec l’Europe. Tanger représente un trait d’union entre ces continents séparés par le grand fossé méditerranéen. Cette ville –port(e) ouverte sur deux mers (Méditerranée et océan Atlantique) correspond à un Finistère qui regarde vers le vieux continent et tourne le dos à son arrière-pays : un phénomène d’insularisation hérité du statut international. Aujourd’hui, la ville frontière conserve son rôle historique de tête de pont dans des formes plus contemporaines.
Point de passage des touristes et espace de transit pour le marocains résidant à l’étranger, cette chatière migratoire a aussi la réputation de plaque tournante des trafics de drogue ». (Au cœur de la Casbah par Julien Le Tellier).
Cette prospection entend explorer le patrimoine maritime dans ses deux composantes naturelle et culturelle, elle a aussi pour ambition de faire avancer la réflexion sur la définition du patrimoine maritime et sa protection au service de l’humanité et surtout valoriser et faire connaître le patrimoine maritime tangérois, autrement dit le rendre lisible et visible.