De la campagne d’assainissement à l’affaire des sacs

Malgré le nombre considérable d’affaires criminelles examinées chaque année par la Cour d’appel de Tanger, celles qui retiennent l’attention de l’opinion publique restent rares. Celles liées au politique, encore plus.
En trente ans, le palais de justice de la Place des Nations n’a abrité que peu affaires qui ont véritablement marqué la mémoire collective. Aujourd’hui, une nouvelle affaire est en train de s’écrire sous nos yeux, et elle pourrait être la plus suivie, au Maroc comme à l’étranger.

1996: La chute des barons – La campagne d’assainissement

C’est sûrement la première grande affaire. Au milieu des années 90, le Maroc lance une vaste campagne d’assainissement anti-drogue. L’objectif est de démanteler les réseaux les plus voyants du Nord.
La Cour d’appel de Tanger devient alors le théâtre du jugement des légendes du haschisch. On y voit défiler Ahmed Bounekkoub alias Hmidou Dib, présenté comme ayant expédié plus de 600 tonnes de haschisch vers l’Europe durant de longues années. Mohamed Derkaoui, Mohamed Hattachi, Abdelaziz El Yakhloufi étaient aussi parmi les barons arrêtés durant cette campagne…
Ces procès de 1996 révèlent au grand public l’ampleur du système, ses protections au sein des partis officiels de l’époque et des administrations. Plus de soixante fonctionnaires seront à leur tour traduits devant la justice dans les années qui suivront. Pour la première fois, Tanger jugeait non pas de simples trafiquants, mais un système.

Fin des années 90: L’affaire Duc de Tovar – Le pillage d’un héritage

La deuxième grande affaire qui a occupé la Cour d’appel de Tanger n’est ni liée à la drogue, ni à la politique au sens partisan, mais à l’histoire même de Tanger internationale.
Le Duc de Tovar, grand duc d’Espagne et l’une des figures emblématiques de l’époque internationale, possédait à Tanger un patrimoine considérable: palais sur la Vieille Montagne, villas, terrains au centre-ville et surtout une collection inestimable de meubles, tableaux, archives et objets d’art accumulés pendant des décennies.
À sa mort et au moment de la marocanisation, ce patrimoine est resté sans gestion claire. C’est à la fin des années 90 que l’affaire éclate. Des plaintes sont déposées par les héritiers pour vol, recel, faux et usage de faux et spoliation foncière.
Les enquêtes de la police judiciaire révèlent un système organisé: des villas vidées de leur contenu en pleine nuit, des tableaux vendus à des antiquaires de la médina et à l’étranger, des titres fonciers falsifiés pour revendre des parcelles de la Vieille Montagne à des promoteurs.
La Cour d’appel de Tanger, avait alors vu défiler antiquaires, gardiens, avocats et intermédiaires. C’était la première fois que la justice tangéroise devait juger non pas un trafic de rue, mais le pillage méthodique de la mémoire de Tanger internationale. Une affaire qui a profondément choqué l’opinion locale car elle touchait à l’âme patrimoniale de la ville.

2026: L’affaire des « sacs »: l’écroulement d’un maire

Aujourd’hui, la même Cour d’appel sise Place des Nations s’apprête à abriter les audiences d’une autre grande affaire. Son acteur principal présumé: le maire de Tanger lui-même.
L’affaire a éclaté le jour du scrutin législatif, le 23 septembre 2026, à l’école Al Qods, quartier Casabarata. Un individu est interpellé en possession d’un sac contenant des bulletins de vote. Une vidéo circule. Le parquet réagit immédiatement.
L’enquête, supervisée par le Procureur Général du Roi près la Cour d’appel de Tanger, révèle rapidement un mode opératoire présumé sophistiqué.
D’abord 5 suspects sont arrêtés. Deux présidents de bureaux de vote et leurs adjoints. L’enquête démontre selon le parquet que des bulletins auraient été soustraits à l’intérieur d’un bureau, dissimulés dans un sac, sortis de l’école, puis marqués à l’extérieur.
Puis le dossier change de dimension. Deux nouveaux suspects sont interpellés. Selon le communiqué officiel du parquet du 1er octobre, un comptable aurait participé à apposer une marque sur le symbole d’un parti politique spécifique sur des bulletins, à la demande de son employeur, qui se trouvait dans un appartement au sein d’un complexe hôtelier en compagnie de deux autres personnes détenant deux sacs contenant des bulletins.
Les enquêteurs récupèrent des enregistrements de vidéosurveillance de l’hôtel, qui avaient été sciemment effacés selon le parquet, et qui montreraient la présence du maire aux côtés de son employé comptable et de deux autres personnes déjà placées en détention provisoire.
Le lundi 28 septembre, M. Mounir Lymouri, maire de Tanger et coordinateur provincial du PAM, est interpellé à son arrivée à l’aéroport Ibn Battouta en provenance de Malaga, en exécution d’un mandat de recherche national.
Le jeudi 1er octobre, le juge d’instruction près la Cour d’appel de Tanger ordonne son placement en détention préventive à la prison d’Ain Dalia. Des chefs d’accusation lourds sont retenus: atteinte aux opérations électorales dans le but de modifier le résultat du scrutin, participation à la falsification d’un document public…
Face à l’ampleur, le PAM a annoncé le 2 octobre le gel de son adhésion dans toutes les instances du parti, en attendant la décision de la justice.
Le procès à venir dira si le maire est coupable ou innocent et si l’affaire des « sacs » restera une simple irrégularité locale ou elle entrera, comme les deux précédentes, dans l’histoire judiciaire de Tanger.

Par Abdeslam Reddam