Présentée comme une répétition générale avant le Mondial 2030, la Coupe d’Afrique des Nations 2025 au Maroc dépasse le cadre sportif: une vitrine pour un Maroc en mutation. Les organisateurs y voient un puissant moteur de relance socio-économique en général et touristique en particulier, capable d’accélérer les investissements en infrastructures, d’allonger la saison touristique et de dynamiser des secteurs clés comme l’hôtellerie, la restauration et le transport, tout en renforçant le lien avec la diaspora.
Ordinairement outil de loisir, le sport en général – et le football en particulier, médiatisé à l’extrême – s’est progressivement transformé en instrument de diversion massive, détournant l’opinion publique de son vécu quotidien et neutralisant la colère sociale. Cette «boule» magique parvient ainsi à éclipser des enjeux fondamentaux: santé et éducation publiques (théoriquement gratuites), emploi, dignité, liberté d’expression et justice sociale. À ce titre, le football est devenu «l’opium des peuples» des temps modernes.
Dans nos sociétés contemporaines, le football s’impose comme un phénomène global structurant les émotions, les imaginaires et les priorités collectives. Loin d’être un divertissement neutre, innocent ou apolitique, il relève désormais d’une véritable stratégie de captation de l’attention, en particulier dans les pays dits émergents, où les crises sociales et économiques sont profondes.
Partout, des écrans géants, smartphones, tablettes et réseaux sociaux monopolisent les regards. L’intensité émotionnelle des matchs fait oublier, le temps d’une compétition, les dysfonctionnements structurels et les frustrations quotidiennes. Les médias et la publicité ne se contentent plus d’informer: ils fabriquent l’événement, l’amplifient et lui confèrent une dimension symbolique, identitaire, presque existentielle. Le match devient une cause, une bataille symbolique, bien plus qu’un simple jeu.
Dans cette logique, le citoyen se mue progressivement en spectateur-consommateur. Son engagement se limite à l’émotion, son appartenance à l’encouragement, sa participation à une ferveur collective éphémère. Les véritables gagnants sont bien identifiés: cafés, grandes entreprises, sponsors, instances sportives et joueurs vedettes, dont les profits et la notoriété atteignent des sommets. Stars mythiques ! Le public, lui, ne récolte qu’une exaltation passagère, avant de retrouver une réalité sociale inchangée.
Un phénomène relativement nouveau s’ajoute à cette dynamique, notamment dans la société marocaine: la présence massive des femmes dans ce système de consommation du spectacle sportif. Non pas comme une avancée politique ou sociale en soi, mais comme une extension du même modèle de fascination et de domination symbolique.
Derrière cette euphorie collective, qu’a-t-on réellement changé ? A-t-on réhabilité nos hôpitaux délabrés, sauvé nos écoles publiques abandonnées, revu le pouvoir d’achat des citoyens en régression ou en chute libre, restauré un système de valeurs en crise ? Évidemment non. Une fois la fête terminée et les projecteurs éteints, la réalité reprend ses droits : rien de fondamental n’a été transformé.
Pour autant, le divertissement n’est pas en soi un problème. Le loisir est un fait social ancien et universel, et nos sociétés semblent aujourd’hui s’orienter vers une véritable «société des loisirs». Depuis des millénaires, jeux et fêtes jouent un rôle essentiel dans la cohésion sociale et la construction du sens collectif.
Le problème réside ailleurs. Le football contemporain incarne l’une des formes les plus abouties de la distraction politique moderne. Non parce qu’il serait nuisible par nature, mais parce qu’il est instrumentalisé comme puissant levier de neutralisation sociale. Une victoire sur le terrain ne remplacera jamais les véritables victoires que sont la justice sociale, une santé et une éducation de qualité, l’emploi, la dignité humaine et la liberté d’expression.
Finalement, et au-delà du sport, puisse les impacts de la CAN 2025 soient un puissant levier social; puisse ce gigantesque projet collectif auquel a fédéré l’ensemble des citoyens soit capable d’améliorer les conditions de vie de la population et de raviver le sentiment d’appartenance, pouvant renforcer la cohésion sociale — à condition que l’élan populaire ne s’éteigne pas avec le coup de sifflet final.
Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/
























