Dans le tourisme contemporain, peu de variables sont aussi décisives — et pourtant aussi invisibles — que la mobilité. Le choix d’une destination repose souvent sur le climat, le prix ou l’offre culturelle, mais l’expérience réelle du voyageur commence et se termine par la façon dont il se déplace. C’est dans cette intersection entre tourisme, logistique et perception de service que s’inscrit le parcours d’OK Mobility et, plus récemment, son implantation stratégique au Maroc. Il ne s’agit pas d’une simple expansion : c’est un retour significatif, presque biographique, qui connecte l’Europe et l’Afrique du Nord à travers une vision entrepreneuriale née de part et d’autre de la Méditerranée.
Othman Ktiri, né à Casablanca en 1979, d’une mère française et d’un père marocain, incarne cette double appartenance. Formé en France, installé en Espagne, il représente une génération d’entrepreneurs euro-africains qui ne pensent pas en termes de départ ou de retour, mais en termes de circulation. Sa carrière débute discrètement : d’abord salarié dans le secteur automobile, il fonde en 2005 Logic Automoción, spécialisée dans la vente de véhicules d’occasion issus des flottes de location. En pleine crise financière, sans accès facile au crédit, son modèle repose sur la confiance, la négociation directe avec les marques et une gestion extrêmement rigoureuse des coûts.
De là naît une philosophie-clé du groupe : le concept de « low-cost quality ». Une logique qui ne sacrifie pas la qualité, mais optimise la chaîne de valeur. En contrôlant l’achat, la location et la revente de ses véhicules, OK Mobility évite le cycle traditionnel des loueurs qui retournent les voitures au constructeur. Résultat : une flotte mieux équipée, plus flexible et plus compétitive. Aujourd’hui, un véhicule sur cent vendu en Espagne est fabriqué pour le groupe OK.
L’expansion suit une trajectoire méthodique. Des Baléares au reste de l’Espagne, puis au Portugal, en Italie, en Allemagne, en Grèce, en Europe de l’Est, aux États-Unis et au Moyen-Orient. OK Mobility devient une plateforme de mobilité intégrée : location, vente, scooters, véhicules industriels, abonnements, renting flexible. L’entreprise se développe aussi sur le plan humain : d’une centaine d’employés en 2014 à plusieurs centaines aujourd’hui, portée par une culture d’entreprise alliant efficacité industrielle et ancrage local, visible à travers la Fondation Othman Ktiri ou le soutien au Real Mallorca.
L’entrée au Maroc s’inscrit dans cette trajectoire mais répond aussi à une dynamique propre. Le royaume est devenu un pôle touristique majeur en Méditerranée, avec des villes comme Marrakech, Casablanca, Tanger et Agadir qui attirent à la fois les touristes et les investisseurs. Pourtant, la mobilité locale reste un maillon faible : flottes disparates, standards de service irréguliers, digitalisation incomplète. C’est précisément là qu’OK Mobility identifie une opportunité stratégique.
Après s’être implantée à Marrakech et Casablanca, la marque entre désormais à Tanger et Agadir. Deux villes très différentes mais complémentaires : Tanger, carrefour logistique et culturel ; Agadir, destination balnéaire à fort volume touristique. Ce déploiement vise à couvrir des segments variés tout en consolidant une présence nationale cohérente. L’objectif est clair : apporter au Maroc les standards de qualité, de flexibilité et d’innovation qui ont fait la différence en Europe.
Mais l’expansion va au-delà du modèle d’affaires. Elle porte une dimension symbolique forte. OK Mobility n’est pas un acteur extérieur au marché marocain : elle est dirigée par un entrepreneur qui connaît les réalités locales, parle la langue et comprend les attentes. Cette intelligence culturelle est un atout déterminant dans un marché où la confiance joue un rôle central.
Sur le plan touristique, l’impact peut être majeur. Une mobilité fiable et qualitative améliore l’image du pays, allonge la durée moyenne des séjours, décentralise les flux et renforce un tourisme durable. Économiquement, cela signifie emplois locaux, transfert de compétences, montée en gamme. Stratégiement, cela positionne le Maroc non plus seulement comme destination, mais comme plateforme régionale de mobilité vers l’Afrique de l’Ouest.
Cela dit, les défis sont réels : régulation changeante, concurrence informelle, pression sur les prix, adaptation à une culture du risque différente. Le succès dépendra de la capacité à adapter le modèle sans le diluer, à former et intégrer les talents locaux, et à maintenir un équilibre entre efficacité européenne et réalité marocaine.
L’histoire d’OK Mobility n’est pas seulement celle d’un loueur de voitures. C’est celle d’une mobilité pensée comme infrastructure invisible de l’intégration régionale. Dans un monde où les frontières se referment, mais où les flux humains et touristiques s’intensifient, les entreprises capables de construire des ponts — matériels et symboliques — joueront un rôle crucial.
Parfois, le vrai moteur de la connexion entre continents n’est pas un traité ou une conférence, mais une voiture bien configurée, mise à disposition au bon endroit, au bon moment.
Par Abderrahim Ouadrassi
























