Par Dr. Ali GHOUDANE (Sociologue)

« On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur. Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s’appelle prostitution. »
Victor Hugo, Les Misérables

Après le quartier Chayatin, c’est la rue de Hollande (traités dans La Dépêche du Nord Nº 1142 et 1143) et sans doute d’autres quartiers et rues connaissent des défaillances et vraisemblablement des administrations et entreprises souffrent de dysfonctionnement non pas seulement à Tanger, mais également ailleurs.
De tels faits pourraient être réparés et corrigés et c’est bien de les soulever pour attirer l’attention des responsables en vue d’agir et intervenir à temps pour trouver des solutions.
Mas il y a des sujets ou thèmes qui relèvent de la sphère politique, sociale et économique du pays tels, l’immigration clandestine et le chômage, la mendicité, l’usage des drogues, la misère et la précarité des citoyens dans certaines zones rurales et quartiers périphériques urbains, l’accès aux soins et les questions relatives aux problèmes de la crise actuelle du tourisme, de l’enseignement public au Maroc … et la prostitution !
Que pourrons-nous faire face à ces phénomènes et problèmes sociaux en tant que journalistes, acteurs sociaux et sociologues…? Les soulever, les traiter avec objectivité, tirer la sonnette d’alarme, faire des recommandations et proposer des solutions aux responsables gestionnaires de la chose publique.
Bref. Revenons au phénomène social soulevé (par l’Hebdomadaire La Dépêche du Nord Nº 1143) qu’est la prostitution, une réalité sociale difficile à appréhender et difficile à éradiquer une fois pour toute. Il s’agit-là d’un thème qui “a pris une ampleur telle qu’on ne peut la séparer des mécanismes transnationaux, en particulier de ce cadre global qu’est la mondialisation”. D’après Richard Poulin, professeur de sociologie à l’Université d’Ottawa, «la mondialisation néolibérale est le facteur dominant aujourd’hui dans l’essor de la prostitution et de la traite des femmes et
des enfants aux fins de prostitution”. Et d’expliciter: “[La mondialisation] accroît les inégalités sociales et exploite les déséquilibres entre les hommes et les femmes […].
Elle s’incarne dans une marchandisation des êtres humains et dans le triomphe de la vénalité sexuelle. Cette industrie est à la confluence des relations marchandes capitalistes et de l’oppression des femmes”.
«Selon le point de vue adopté, la prostitution est tour à tour définie comme un «travail de sexe» et un «métier» (le plus vieux, dit-on) ou comme une institution d’oppression des femmes apparue il y a quatre millénaires, en même temps que les marchés, notamment les marchés d’esclaves, et la dégradation du statut des femmes dans les sociétés».
Si la prostitution s’est mondialisée (tourisme sexuel, traite des femmes et des enfants à des fins d’exploitation sexuelle), comment pourrions-nous aborder le cas isolé de la rue de Hollande? Il se peut que les autorités locales agissent et ferment les soussols cités ou d’autres locaux! Et après? On se féliciterait comme pour la fermeture du café Echiquier! … Mais a-t-on mis fin au phénomène de la “prostitution incontrôlée” ou des nuisances nocturnes des bars et cabarets … à Tanger et ailleurs? Sûrement non.
Le débat sur la prostitution est difficile à mener vue sa sensibilité, les préjugés et les tabous qui l’entourent, en plus de la stigmatisation dont sont victimes les prostituées.
Phénomène banalisé sous prétexte qu’elle serait, dans certains cas, librement consentie, la prostitution interroge des structures bien plus larges et tout le système socioéconomique, politique, culturel et juridique des pays.
Socialement, on attribue différents noms à la femme prostituée: courtisane, putain, fille de joie, tapineuse, catin, péripatéticienne… Tant de noms pour une même personne, si souvent mise au ban de la société!
Dans les dictionnaires, la prostituée (notons bien: la prostituée, au féminin) est décrite comme une «femme qui, dans un but lucratif, livre son corps au plaisir sexuel d’un nombre indéterminé de partenaires»:
– d’où risques de transmission de maladies sexuellement transmissibles !
Cette simple définition est, en soi, chargée de sens. La prostitution y apparaît comme un rapport, sexuel bien sûr, mais aussi récurrent et commercial. L’argent est au cœur de la question: un élément souvent négligé au profit des préoccupations morales ou religieuses.
Par ailleurs, selon des auteurs, quatre critères sont à retenir pour définir la prostitution:
– «l’habitude et la notoriété».
– «la vénalité, de telle manière que la prostitution constitue pour la femme qui s’y livre une industrie, un véritable métier dont elle tire l’essentiel de ses ressources».
– «l’absence de choix, la prostituée se donne à qui la demande».
– «l’absence de plaisir ou de toute satisfaction sensuelle, du fait de la multiplicité de la clientèle».
De là, la prostitution serait-elle, dans notre contexte local et national, un choix ou une contrainte, nécessité pour survivre, répondre à ses besoins ou à ceux de son entourage pour des femmes divorcées, veuves et sans travail (et avec des enfants !)
La majorité de nos prostituées sont conscientes qu’elles exercent une activité sous-estimée et mal vue par la société. Activité illégale et pénalisée par la loi ; une débauche et un péché religieux, en Islam (“Haram”).
En fait, de nos jours, un certain nombre d’États adopte une perspective d’abolition de la prostitution, alors que d’autres et courants féministes considèrent la prostitution “travail de sexe”, un travail comme les autres, autrement dit normalisée!
Au Maroc, la prostitution est officiellement criminalisée en vertu des articles 497-503 du Code pénal marocain. Cette pratique est condamnée par les mœurs, la religion et la loi, et les peines sont lourdes. De deux à dix ans d’emprisonnement, les amendes s’élèvent de 5000 jusqu’au million de dirhams. Serait-il donc possible d’abolir ce fléau de notre pays? Difficile, voire impossible pour les considérations suscitées (mœurs, religion et la loi rigoureuse dans ce cadre), mais comment pouvons-nous trouver une issue ou une alternative à cette activité décriée moralement et socialement?
Des alternatives capables de garantir la dignité de ces femmes exclues, marginalisées et huées et c’est aux responsables d’innover et d’adopter des politiques non pas seulement répressives et sécuritaires, mais trouver des solutions humanistes et sociales pour venir en leur aide – surtout matérielle !
En fait, “le Maroc d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était aux lendemains de l’indépendance en 1956 en raison des profondes transformations démographiques et socio-économiques” et politiques.
Ceci est vrai du moins en théorie bien que la réalité révèle la persistance des disparités sociales territoriales et de genre. Serait-il possible de parler de l’égalité des chances dans un pays où l’accès au marché du travail pour l’ensemble de la population demeure un simple et pur rêve ? Pas possible tant que notre jeunesse s’aventure dans les barques de la mort et mise en retraite à l’âge de trente ans (!); tant que le principe de reddition des comptes fait défaut; tant que la redistribution des richesses du pays demeure un discours tabou…, tant que les auteurs de l’enrichissement sans raison obscène ne sont pas poursuivis et tant les Rapports de la Cour des Comptes demeurent en instance ou classés à jamais! …
Devant tous ces dysfonctionnements, quelle place réserver aux prostituées et autres classes sociales marginalisées ou exerçant des activités illégales et/ou dégradantes pour l’Être humain et portant atteinte à l’image de notre pays?
Toutefois, bien que les perspectives d’avenir restent encore floues en ce qui concerne les questions relatives au quotidien des habitants, nous ne pouvons qu’être optimistes en l’avenir de notre pays, le Maroc, qui déploie d’énormes efforts sur différents fronts pour défier tous les obstacles entravant ses pas pour son développement durable.
Et avant de conclure ce débat sur la prostitution, disons que ce phénomène est une réalité sociale occultée devant laquelle nous nous trouvons, État et acteurs sociaux désarmés, en particulier avec la conjoncture actuelle socioéconomique, car les mobiles et les causes de ce fléau du moins chez-nous demeurent d’ordre matériel, financier et contre lesquels l’approche sécuritaire et morale n’auraient aucun effet !
Enfin abolir la prostitution ou tout autre fléau social nécessite une volonté politique, des stratégies accompagnantes et des alternatives capables de leur mettre fin ou du moins réduire leurs impacts sur l’individu et sur la société.