Ali GHOUDANE (Docteur chercheur en sociologie)

À l’approche des élections législatives de 2026, les partis politiques marocains, flanqués de leurs fidèles satellites – syndicats et autres organisations parallèles -, s’engagent dans une véritable course contre la montre. Partout, congrès et conseils nationaux fleurissent dans une frénésie de réorganisations ou de créations de structures là où elles font cruellement défaut. Une effervescence de façade, qui peine à dissimuler une vieille rengaine : la politique-spectacle reprend le devant de la scène. Dès lors, le champ politique apparaît comme une scène où différentes troupes jouent leur rôle.

[“ZARKA WAL MARKA” ! …]

Déjà, les discours affluent. De la droite à la gauche – en passant par les Islamistes -, chacun polit ses formules, affine ses éléments de langage, repeint son image. « Désormais, la politique tourne à la mise en scène. Désormais, chaque dirigeant s’exhibe et se met en vedette[1] ».  Chaque camp se proclame détenir la vérité, être le plus crédible ! Être le plus soucieux de l’avenir du pays et de l’intérêt public des citoyens …

En outre, des tribunes se remplissent de visages connus – parfois sortis des archives – venus « vendre » leur projet. Toujours la même rhétorique bien huilée, calibrée pour séduire un électorat las, désabusé, mais qu’on espère encore prenable. Car le citoyen marocain, cible de toutes les attentions, n’est plus dupe. Il a entendu les promesses, les a vues piétinées. Tant de discours, tant de contradictions que la réalité sociale vient sans cesse dévoiler, démentir !

En effet, plus de soixante ans de vie politique, et toujours le même scénario : des engagements non tenus, des programmes vite rangés une fois les sièges acquis. Les slogans changent, les visages se renouvellent à peine, mais le fond reste désespérément le même : une classe politique en quête de légitimité, peinant à recoller les morceaux d’un lien de confiance sérieusement effrité. Car il semble, pour citer le professeur de science politique à l’Université Mohammed V, Mohamed Sassi, que nos partis marocains ont perdu leur indépendance et se sont transformés en « vitrines » d’un parti unique. 

Or, si « la clé de voûte de la démocratie est la confiance », force est de constater qu’elle fait cruellement défaut. Et ce déficit de confiance devient une réelle menace pour la démocratie elle-même. Le sentiment de défiance des citoyens envers leurs représentants atteint un tel niveau qu’il remet ouvertement en question le contrat social – celui que délègue le pouvoir des gouvernés aux gouvernants.

En effet, tout le monde s’accorde à dire que rien ne va. Mais du côté de la majorité gouvernementale actuelle, c’est le triomphe : on exhibe fièrement un bilan « très, très positif ». Mieux encore, l’actuel gouvernement se rêve déjà en « Gouvernement de la Coupe du monde 2030 ». Il envisage de piloter cet événement sportif universel. Et par quelle voie ? Dieu Seul Le Sait ! Peut-être par un programme électoral pareil au précédent où il avait promis : « Le meilleur pour les Marocains car ils le méritent, dit-il ». Et visiblement, ce « meilleur », c’est ce que nous vivons (hausse des prix entre autres).

Il convient toutefois de saluer les succès notables sur le plan de la diplomatie étrangère portés par la stratégie proactive de S.M. Le Roi Mohammed VI quant à la gestion du Dossier du Sahara marocain, devenu Axe central de la politique étrangère du Royaume et Symbole de Souveraineté et d’Unité nationale. Saluons également les grands chantiers socio-économiques d’envergure pilotés par le Souverain en matière d’infrastructures de base, de couverture sanitaire pour tous les marocains, etc.

Néanmoins, la course ne fait que commencer, mais les tensions montent déjà. Chaque camp s’efforce de mettre en lumière les failles de l’autre. Tous adoptent un discours à la fois innocent et prometteur. Alors que les partis s’observent et s’accusent, le peuple se lasse. Il a goûté à toutes les promesses, à tous les discours. Et il ne distingue plus vraiment X de Y – avec une exception telle celle vécue avec le Gouvernement Feu Abderrahman Youssoufi[2] (ou celui de Feu Abdellah Ibrahim[3]) ! Aucune différence car « la communication politique et la manipulation sont des notions qui servent à caractériser la circulation des discours politiques entre les professionnels de la politique et les citoyens, au moyen des médias de masse et avec un objectif de persuasion ou d’imposition de sens[4] ». On parle de démocratie, mais on joue à huis clos. Et pendant ce temps, le citoyen est relégué au rôle de figurant.

Ce qui inquiète surtout, c’est une éventuelle manipulation des votes, corruption des électeurs par l’achat de voix le jour «J», lors du scrutin ! … Fausser le jeu politique et empoisonner le processus démocratique. Certes, « il est bien connu, depuis l’Antiquité, que plus on laisse le peuple dans la non-connaissance et la non-conscience, plus il est plus facile d’en faire ce que l’on veut … c’est ce que l’on appelle manipulation, dans le champ politique[5] » … Des pratiques qui constituent un obstacle à tout projet de l’État de droit, de l’équité et du développement durable du pays, le Maroc. 

Quoi qu’on dise, et malgré le climat ambiant de résignation et de pessimisme, nous sommes nombreux à continuer d’espérer. Espérer un Maroc où les élections ne soient plus une pièce de théâtre mal jouée, mais un moment de vérité démocratique. Un Maroc où le citoyen ne se contente plus de voter, mais choisit en conscience – et surtout, refuse d’être acheté.

Il est temps de nous demander aussi comment garantir des élections législatives propres, où l’argent ne circule pas sous la table ? Comment mettre fin à ce trafic honteux des voix, qui discrédite les institutions et étouffe toute forme de mérite politique ? Comment y parvenir et rompre avec certains politiciens et leurs discours sucrés et leurs paroles «mielleuses» qui s’évaporent dès le lendemain des résultats et qui ont pour seul objectif de séduire le citoyen lors des campagnes électorales, puis de l’oublier jusqu’au prochain scrutin ?

Toutefois, il ne suffit pas de dénoncer. Il faut agir. D’où la nécessité d’une justice électorale indépendante par des institutions de contrôle crédibles et surtout par une prise de conscience citoyenne capable de refuser l’argent de la honte hypothéquant son avenir et celui des générations actuelles et futures ! Pouvoir dire Non à la compromission et la bassesse. Oui à une démocratie vivante, exigeante et incarnée. 

Le changement ne viendra pas d’en haut. Il commence par nous, en bas. Par cette lucidité tranquille, cet instinct de dignité collective, un jour fera tomber les masques et élira les idées à la place des fortunes, de l’argent !

Enfin, viendra sûrement le jour où les masques tomberont. Et ce jour-là, le théâtre de la politique cédera la place à un espace de vérité et de transparence.

[1] Feu Abderrahman El-Yousoufi (1924-2020), militant USFP et Homme d’Etat, fut le Premier ministre du 26e gouvernement du Maroc, appelé gouvernement d’alternance, du 4 février au 9 octobre 2002.

[1] Le gouvernement Abdellah Ibrahim est le 4e gouvernement du Maroc depuis son indépendance en 1955. formé le 24 Décembre 1958, il a été dissous le 21 Mai 1960. Cf. L’histoire des rendez-vous manqués, de Zakia Daoud, Éditions La Croisée des Chemins, Casablanca, 2018, 366 pages

[1] Caroline Olivier-Yanive, Discours politiques, propagande, communication, manipulation, pp.31-37.

[1] Ariane Bilheran, Le pouvoir et la manipulation, pp. 129-175.

[1] Roger Gerard Schwartzenberg, L’État spectacle, Flammarion, 1977.

[2] Feu Abderrahman El-Yousoufi (1924-2020), militant USFP et Homme d’Etat, fut le Premier ministre du 26e gouvernement du Maroc, appelé gouvernement d’alternance, du 4 février au 9 octobre 2002.

[3] Le gouvernement Abdellah Ibrahim est le 4e gouvernement du Maroc depuis son indépendance en 1955. formé le 24 Décembre 1958, il a été dissous le 21 Mai 1960. Cf. L’histoire des rendez-vous manqués, de Zakia Daoud, Éditions La Croisée des Chemins, Casablanca, 2018, 366 pages

[4] Caroline Olivier-Yanive, Discours politiques, propagande, communication, manipulation, pp.31-37.

[5] Ariane Bilheran, Le pouvoir et la manipulation, pp. 129-175.