Par Mostafa Akalay Nasser, directeur de L’ Esmab, UPF

«Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait ; qu’on la fasse.
Quels que soient les droits de la propriété, la destruction  d’un édifice historique et monumental ne doit pas  être permise à ces ignobles spéculateurs  que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont barbares ».
Victor Hugo. Guerre aux démolisseurs !


Le patrimoine bâti est une richesse incontestée, au niveau local, national et international. La protection du patrimoine bâti passe par le droit de l’environnement et par le droit de l’urbanisme, offrant désormais de multiples instruments de protection de l’architecture et des paysages dont l’application peut s’avérer complexe.
Le patrimoine bâti est un élément primordial et souvent oublié du développement durable des villes. Il existe pourtant, au sein de nos sociétés en mutation, un « risque culturel » de se couper du passé et par la même de perspectives d’avenir. Donc comment s’approprie –t-on notre passé ?
Comme le dit Françoise Choay : « En transformant notre relation passive et névrotique avec le patrimoine en une relation dynamique et créatrice qui conduise, non plus au ressassement stérile du passé mais à sa continuation sous des formes nouvelles »
Parler du patrimoine bâti, c’est tout aussi bien parler de politique de la ville ou d’écologie. Le vieillissement du bâti est mécanique, culturel, voire sociologique. Mais comment le définir, le prévenir, le diagnostiquer, l’accompagner, le réparer? Comment le freiner tout en maintenant son intérêt patrimonial ?
La valorisation du patrimoine bâti exige d’être anticipée, réfléchie et surtout bien intégrée aux projets d’urbanisme et d’architecture. La phase de diagnostic patrimonial, qui permet d’identifier et de hiérarchiser les interventions, ne doit pas être sous-estimée. Chaque projet doit faire l’objet d’une stratégie adaptée (rénovation, réhabilitation, requalification), tournée vers un objectif de protection et de sauvegarde.
Dans les faits, il est hélas très difficile, pour certaines municipalités, de réaliser cette analyse globale et de bien identifier ce qui relève du patrimoine, notamment en raison d’un manque d’ingénierie, de moyens en personnel spécialisé et manque de respect à la mémoire collective. De surcroît, une large partie du patrimoine, du fait qu’il n’est ni classé ni protégé, échappe aux radars de la protection.
C’est le cas de la ville de Tanger qui récemment encore a assisté à la mutilation  de la face de l’ancien souk el fham (Zoco del Carbon), ce  souk est l’œuvre du constructeur du Tanger moderne l’architecte catalan Francisco Asis Villadevall Marfà, lauréat de l’école  d’architecture de Barcelone. C’est un vrai mémoricide urbain qui a été commis.
« Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté ; son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c’est dépasser son  droit ». (Dixit Victor Hugo).
Parmi les architectes qui sont intervenus tout au long de cette période internationale, Viladevall est pour nous le personnage le plus emblématique d’un courant dans lequel l’architecture oscille entre rationalisme  et tradition, oscillation au sein de laquelle on retrouve la fusion entre la culture du Nord et la culture du Sud. Dans son parcours professionnel, les contacts qu’il a entretenus avec Tanger sont significatifs, puisqu’il s’est installé à Tanger à l’époque du boom immobilier  des années 40.
Son nom est lié à vie à une liste d’édifices célèbres d’importance historique pour la ville de Tanger comme le souk el fham et l’immeuble IBetan celui-ci est situé entre les rues Hollande et Mexique. Dans ces oeuvres, on peut voir clairement l’esthétique rationaliste, marquée par l’absence d’ornementation et ses lignes épurées.


Il fut architecte municipal de Tanger de 1943 à 1960, Malgré sa position officielle, il a travaillé sur divers projets privés pour les sociétés immobilières Sacotec et Arquing  qui ont façonné le panorama de la construction à Tanger. Sa figure s’est perdue dans l’étude de l’architecture espagnole du XXe siècle, au point qu’il existe peu de références à son sujet, pourtant il a côtoyé José Maria Sert le président des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne) de 1947 à 1956 et directeur de la Graduate School of Design de l’Université d’Harvard.
Il arrive parfois qu’un seul homme réunisse en lui assez de force et de passion pour communier avec toute une ville  et marquer à jamais son histoire. Mais l’héritage majeur de Viladevall réside dans son projet d’édification du Tanger moderne (Inmueble COINMA, Parque Brooks), et en tant qu’ architecte municipal, il lance le concours international d’ urbanisme de 48. Viladevall, ami fidèle et allié indéfectible de Tanger, aura rendu aux tangérois  la fierté de leur propre histoire et la solidité de leur destin.
Selon Sadri Bensmail « Parmi les médiateurs de culture perméables aux mutations, conscients de leur propre culture et de la culture de l’autre, l’artiste  apparaît comme la figure la plus emblématique, la plus ouverte aux rencontres. Si nous définissons l’architecture comme pratique sociale et artistique, système de représentation des idées et des idéaux enracinés dans la vie, l’architecte peut aussi apparaitre comme un passeur, un traducteur  d’une culture à une autre, pour peu que son itinéraire personnel et professionnel  ait intégré des allers retours  réels ou imaginaires ».
Invention moderne, l’idée de patrimoine est une création de la société occidentale soumise à ses propres conditions. Le mot latin patrimonium, celui- ci se traduit en arabe par turath, lequel renvoie à la notion d’héritage qui, elle, englobe tant l’héritage matériel que spirituel. Quant  au mot monument historique, le mot arabe qui se rapproche est le terme Athar qui signifie vestiges et traces.
La tradition islamique considérant toute chose sur terre vouée à la finitude, l’homme n’est pas le centre de la terre et la vénération est attribuée exclusivement au divin. Les hommes doués de savoir et de sagesse  sont donc des véhicules du patrimoine à transmettre, mais celui-ci présente un aspect beaucoup plus abstrait que concret, fondé sur l’essence des objets, les savoirs, les modes et les rythmes de vie. D’où la distance observée à l’égard des aspects matériels du patrimoine à transmettre et un rejet de toute manifestation de vénération d’objets ou de représentations imagées. L’icône par exemple, sacralisée dans la culture occidentale, est remplacée en islam par l’écriture sacrée qui devient alors « le corps visible du verbe divin » d’ après l’islamologue suisse  Tithus Burckhardt. (Voir Nabila Oulebsir).
Qu’est–ce que le patrimoine historiquement  dans une société en quête d’identité et repères ? Comment inclure l’exemple marocain dans l’histoire des théories du patrimoine ? Où celui-ci commençait-il et s’arrêtait- il ? Le débat reste ouvert.