En trois nouvelles, Pierre Michon nous emmène dans les paysages éclairés et brumeux de l’Irlande médiévale. Ici, se produisent des prodiges que Dieu seul saurait expliquer. Tout est mystère et l’inconnu répond au secret. La profondeur du monde garde toute son opacité, et la langue en est le reflet. Au fond, au loin, la musique de cette écriture sonne comme une ancienne ballade irlandaise, intemporelle et inusable. Pierre Michon sait, plus que tout autre écrivain, retrouver la mélodie des paysages, des lumières, des gestes. En poète, il y accorde son écriture comme on accorde une viole… Puis en neuf petits textes, il parcourt avec son lecteur les maquis d’un plateau des Grands Causses, un Gévaudan aride et silencieux, secret et gonflé de magies. La promenade démarre au Moyen-âge, ce temps que Pierre Michon excelle à faire parler, et s’achève sans doute au début du XXe siècle. Démiurge, l’écrivain sait créer le temps : celui de l’écriture, différent du temps des hommes, et celui du récit, quand avec acuité et une rare sensibilité il raconte les hommes. Il n’est pas un écrivain de savoirs, mais un écrivain d’accords, un poète donc, de ceux qui reconstitue au monde ses harmonies et ses profondeurs. Ici, les arborescences de la présence de sainte Enimie ont pris racine dans le calcaire du causse. Un vent glacé souffle sur le plateau. La garrigue ploie sous le silencieux passage des moutons. Un miracle a lieu. Pierre Michon écrit. « Il y a dix ans, ou cinq ans, que Seguin excelle dans le crapuleux métier de prince. Il a tenu de près tous les princes de sac et de cordes qui règnent par la vacance du roi Jean. Il les a appelés par leur nom. Il a crié leurs noms dans les combats. Il leur a marchandé un cheval, une paroisse, il les a injuriés, les a aimés et haïs, trahis, avec eux il a chevauché, botte de fer contre botte de fer, à l’heure d’hiver le soir quand on n’a rien à se dire ; avec eux il a mis pied à terre et bu. Ils ont été ivres ensemble, d’air, de vin et de sang. Il a chevauché et mis pied à terre avec Bertugat d’Albret, Petit-Meschin, Perrin Boïas, le bâtard d’Armagnac, Guyot du Pin ; avec Arnaud dit l’Archiprêtre ; et d’autres fois indifféremment il les a combattus, lorsqu’ils se sont avisés de broyer dans leur meule des vilains que lui, Seguin, entendait broyer. Il a combattu le monde. L’armure est plus lourde le soir. L’hermine paraît grise quand la nuit tombe. Seguin vieillit ; il abandonne à l’Archiprêtre et au bâtard d’Armagnac les contrées grasses, Bourgogne, Berry : lui, il s’assoit sur les pauvres pays peu convoités où le vilain n’en finit pas de ployer, sous les pluies, les famines, les warlords. Il a son fief en Limousin et de là il fait tourner le Limousin, le Gévaudan et le Rouergue, l’Auvergne, comme on fait tourner une toupie avec un fouet. À ce métier il se fatigue. Il a des poils blancs dans la barbe, qu’il semble être seul à voir : nul ne le lui a dit. »

Philippe Guiguet Bologne