… On n’a pas compris à cette époque, et je pense jusqu’à aujourd’hui, qu’il fallait réformer les méthodes d’enseignement, les pratiques pédagogiques, la façon d’entrer en communication avec les élèves… »
« … Le surgissement dans l’espace public de la GenZ est venu secouer le cocotier, pour employer cette expression familière. D’une certaine manière, c’est une bonne chose qui témoigne de la vitalité de la jeunesse marocaine. Elle a eu pour effet de réveiller les consciences… »
La GenZ, les revendications sociales, un système éducatif à revoir et ce Maroc à deux vitesses…
Madiha Hajoui, psychologue clinicienne et psychothérapeute d’orientation psychanalytique analyse les évènements qui ont marqué un mois d’octobre 2025 qui a été particulièrement chaud…
Propos recueillis par Abdeslam REDDAM
Nous avons passé une période assez mouvementée spécialement durant le mois d’octobre où on a vu les jeunes de la GenZ protester et réclamer des droits, distribuer des fleurs aux forces de l’ordre qui les avaient violentés et arrêtés auparavant. Durant octobre aussi le Maroc a été sacré champion du monde U20 et, cerise sur le gâteau, la souveraineté du Royaume sur son Sahara est définitivement reconnue par le Conseil de sécurité de l’ONU.
Tous ces sentiments réunis méritent bien une analyse de cet état d’âme du citoyen marocain actuellement. Comment l’experte que vous êtes, lisez vous ce mélange de sentiments manifestés dans un même cadre et en même temps?
En effet, quel mois que celui d’octobre 2025, extrêmement riche en événements de toutes sortes avec des émotions multiples et contrastées !
C’est un fait que je ne peux parler au nom de tous mes concitoyens mais on peut dire qu’avec le surgissement de la GenZ212 sur la place publique, nous sommes d’abord passés par un effet de surprise suivi d’une attention extrême aux informations portant sur cette actualité. Beaucoup ont ressenti de l’inquiétude peu après avec les agissements des « casseurs » durant les manifestations. Tout comme la charge des agents de l’ordre durant les premiers jours de ces mobilisations. Ces émotions étaient présentes jusqu’à ce que le calme soit revenu plus tard lorsque les autorités ont compris que les uns et les autres n’avaient rien en commun. C’est alors que les agents de police se sont positionnés au devant des marches pour protéger la GenZ des fauteurs de trouble et que certains jeunes leurs ont offerts des fleurs pour les remercier. Un beau moment !
Un autre élément important est à mettre en lumière: contrairement à ce qu’il s’est passé à Madagascar et dans d’autres pays où la GenZ était dans la rue: il y a eu de la part des instances gouvernementales, de multiples façons de faire comprendre à la jeunesse qu’il allait y avoir des prises de décisions qui seraient en faveur de leurs doléances. Évidemment, les jeunes ne sont pas dans la perspective d’être encore frustrés dans leurs attentes mais on peut dire que leur message a été bien reçu par qui de droit, si je puis dire, à savoir Sa Majesté en particulier et le gouvernement.
Finalement, après avoir été plus ou moins soucieux du fait de ce qui se jouait à ce moment-là, j’imagine que beaucoup se sont sentis rassurés.
Et bien sûr, nous avons vécus après tout ce tohu-bohu, deux grandes joies : la victoire des lionceaux au championnat du monde U20 de football….et cerise sur le gâteau, la reconnaissance du Sahara marocain par l’ONU. Deux grands moments plus qu’heureux parce qu’on ne pouvait rêver de deux exploits suivis sur un temps aussi court.
Quand la génération Z est sortie dans les rues de nombreuses villes marocaines, on a tous constaté qu’il existe finalement deux profils dont celle qui casse, provoque des incendies et menace des pires crimes.
Cela est tout à fait normal dans toutes les sociétés, mais une solution est nécessaire pour recadrer ces jeunes. Que faudra-t-il faire pour reconstruire une société souffrant d’énormes manquements?
Il est vrai, hélas, que chaque fois que des manifestations ont lieu un peu partout dans le monde, les hooligans, les casseurs sont de la partie.
Il y a deux cas de figures: soit cela se passe de façon spontanée chez des jeunes gens en déshérence, souvent très jeunes. Ces derniers viennent perturber les marches de protestations et des actes inciviques sont commis alors, parce qu’ils émanent de personnes qui se sentent négligées par leur propre société, discriminées de par leur condition sociale, ne comptant pour rien pour ainsi dire. Il est certain que ce qui les poussent à la violence est l’amertume et ce ressenti terrible et fort qu’est le ressentiment…toutes choses conduisant au désir d’en découdre, de rendre coup pour coup…Ainsi toutes les pulsions agressives -présentes en chaque être humain- d’habitude sous contrôle, sont libérées, « lâchées » à la faveur d’événements particuliers comme des manifestations.
Autre cas de figure: ces mêmes personnes et d’autres catégories d’individus peuvent être manipulées, récupérées pour créer le désordre et le chaos- à des fins occultes- par ceux qui tirent les ficelles en coulisses.
Que faut-il faire alors? Vaste question et immense chantier !
Tout d’abord, on constate que la majorité des casseurs sont issus de milieux défavorisés comme on dit pudiquement.
C’est pourquoi, je pense à mon humble échelle, qu’il y a d’abord à comprendre ce moteur affectif puissant fait de frustrations et de colère rentrée. Comprendre cela est vital parce que ce que subissent ces jeunes est toujours un jugement sévère de la part des autres, toutes catégories: du mépris, un rejet manifeste et parfois de la peur.
Ils se sentent déjà mis en marge de la société et on leur renvoie ce miroir. Alors sévir, non, sinon de façon à ce qu’ils comprennent qu’ils ont dépassé des limites que la loi ne tolère pas et qu’ils devront accepter une sanction (la moins sévère possible). Après, il y a à reconsidérer, si c’est possible, la condition sociale, économique, familiale, scolaire… de chaque jeune afin de le sortir de l’impasse où il se trouve. Peut-être que c’est une utopie mais il y a bien des travailleurs, des assistants sociaux pour ce chantier là. Des associations aussi mais sont-elles assez nombreuses pour répondre à tous ces besoins. Et comment sont-elles gérées aussi bien financièrement que sur le plan de la prise en charge psychologique des jeunes ? Dans tous les cas de figures,
ne demeure en fait que l’intention réelle de venir en aide à tous ces jeunes et il est nécessaire que les intervenants soient de bonne foi, de bonne volonté. Sinon, tout cela est du vent et ne résout aucun problème.
Vous avez partagé sur Facebook cette chronique de Driss Jaydane sur TelQuel à laquelle, vous dites qu’on ne peut qu’adhérer, à l’évidence.
« C’est ainsi que se forge une nation: dans le respect mutuel entre ceux qui s’éveillent, et ceux qui veillent encore.
Dans la capacité à transmettre, plutôt qu’à interrompre. À accueillir ce qui vient, sans y opposer la fatigue de ce qui fut. »
Quelle lecture faites-vous de ce texte au joli titre: Lorsqu’ils auront trente ans… »?
Oui, je partage absolument l’analyse de Driss Jaydane. Il dénonce dans sa publication cette chose que beaucoup ont comprise, à savoir qu’au 1er et 2e jours des manifestations de la GenZ, les vieux réflexes sécuritaires des années « d’avant » sont revenus car on avait assimilé ces jeunes à des semeurs de troubles, d’autant qu’il n’y avait eu aucune demande d’autorisation de manifester. Et les agents de l’ordre les ont traités comme tels dans les premiers jours.
On n’avait pas encore réalisé ce que ce mouvement signifiait. Il est question ici de jeunes gens instruits, diplômés et rompus au maniement d’internet. En particulier des réseaux sociaux d’où sont issues ces nombreuses marches de protestations réclamant une égalité des droits à minima.
Il a fallu qu’on assiste (hélas, un peu partout dans le monde) à la répression et à l’arrestation de certains manifestants.
C’est dans ce contexte que la publication de Driss Jaydane prend tout son sens: elle est un appel au respect des revendications légitimes des manifestants de la GenZ. Car le danger d’hypothèquer, comme avant, l’avenir de cette tranche d’âge allait encore se rejouer si rien ne changeait du point de vue des autorités concernées.
Driss Jaydane a utilisé cette formulation « lorsqu’ils auront 30 ans » pour désigner le fait que c’est souvent à cet âge qu’on commence à construire sa vie et que réprimer équivaut à compromettre l’avenir de cette jeunesse pleine du désir de vivre dignement, d’avoir une place dans leur pays. Il nous a ramené dans une époque et un temps lointain qui n’accordait aucune attention à une partie de sa population formant la majorité du pays, « nos enfants » comme il l’exprime si bien. C’était une sorte de coup de semonce aussi de sa part.
La révision du système éducatif et un meilleur développement de l’école sont parmi les doléances des Marocains, toutes générations incluses. A votre avis, pourquoi les gouvernements successifs n’ont pas réussi le changement tant souhaité?
Avant de répondre à votre question, il y a à préciser deux choses. On parle bien ici de l’école publique marocaine, non payante. Pour les autres systèmes scolaires, pas de soucis, comme on dit. Depuis un certain temps, les écoles et lycées privées n’ont cessé de se multiplier dans notre pays. Et depuis peu, les études supérieures également: les écoles spécialisées et les universités privées sont très sollicitées par les classes bourgeoises ou la classe moyenne. La formation est bonne, parfois excellente et les jeunes diplômés n’ont pas de difficultés à trouver du travail. Sans parler des familles aisées, lesquelles, d’emblée inscrivent leurs enfants dans des établissements non marocains: français, espagnols, américains et anglais en règle générale.
Ces jeunes diplômés vont souvent faire leur cursus supérieur à l’étranger et bien entendu, ceux-ci ont un avenir assuré.
Pour les autres, que se passe-t-il ? C’est là où on revient à votre question:
Comme vous le disiez, Il y a eu beaucoup de projets de réforme de l’enseignement public mais apparemment avec aucun résultat palpable. Et donc,
pourquoi l’enseignement public au Maroc est dans l’état actuel, disons pas glorieux, alors qu’il était très bon auparavant dans les années 60, 70 ? Plusieurs réponses à celà :
Tout d’abord, à cette époque, l’enseignement était bilingue et la génération formée dans ces années maîtrise aussi bien l’arabe que le français. C’est une richesse de manipuler plusieurs langues à égalité comme dans beaucoup de pays dans le monde. Certaines matières, surtout les scientifiques, nécessitent la maîtrise d’une langue étrangère.
L’arabisation qui s’est imposée plus tard s’est faite sans permettre d’abord aux jeunes des années suivantes, de maîtriser la langue d’enseignement à l’école. La langue première, affective de tout marocain est le dialecte, la darija. L’arabe classique a toujours été considéré comme la langue de l’élite (forcément puisque vous ne la pratiquez pas dans votre vie quotidienne.)
Comment voulez-vous vous intéresser à un cours lorsque vous ne comprenez pas vraiment le discours du professeur ? Cela s’est amélioré avec le temps, l’habitude de la pratique, mais cela a laissé des séquelles chez beaucoup de personnes de cette génération.
Par ailleurs, on n’a pas compris à cette époque, et je pense jusqu’à aujourd’hui, qu’il fallait réformer les méthodes d’enseignement, les pratiques pédagogiques, la façon d’entrer en communication avec les élèves. Nous en sommes restés au vieux schéma du professeur tout puissant, sévère, exigeant et en définitive ennuyeux parce qu’il ne sait pas éveiller l’attention de l’apprenant et qui ne demande qu’une chose: l’apprentissage par cœur, source de la « triche », si terriblement pratiquée par beaucoup. (Aujourd’hui, l’IA est venue rajouter son grain de sel amer.)
Ou bien, à contrario, on a recruté de tous jeunes enseignants sans expérience. On vient à peine de relever l’âge de la possibilité d’être engagé pour enseigner, à 35 ans il me semble. Et c’est une bonne chose.
D’un autre côté, bien sûr qu’il existe ici et là de très bons professeurs mais sont-ils la norme ?
Il y encore bien d’autres éléments internes aux établissements d’enseignement public qu’on ne peut développer ici.
Revenons aux conséquences de tout cela: lorsqu’on ne forme pas assez bien nos jeunes, on ne leur propose que des issues ne répondant pas aux exigences du marché, des exigences de l’économie actuelle. Il faut avoir vraiment des diplômes côtés, reconnus et demandés pour se faire une place dans un monde devenu sans pitié. Et si vous avez des diplômes « déconsidérés », qu’est ce que vous faites encore? Vous demandez du travail, on vous le refuse ou on vous envoie dans des zones qu’on laisse à cette catégorie de jeunes, loin de leurs familles et environnement habituel.
Encore une fois, c’est le même processus qui est mis en marche : je suis acculé et surtout je suis injustement traité. Ces jeunes qui sont descendus dans les grandes artères des villes en Octobre ont la tête sur les épaules. Ils sont en colère mais une colère qui est justifiée, légitime. Ils ne veulent absolument pas renverser l’ordre des choses mais seulement, comme évoqué plus haut, qu’on les écoutent et qu’on comprennent leur désespoir.
C’est ce Maroc à deux vitesses qu’on a vu défiler avec la GenZ212. Et c’est bien cette terminologie qu’a employé Sa Majesté lors de son discours, cette disproportion toujours présente entre ceux qui ont beaucoup et ceux qui travaillent dur avec des fins de mois difficiles.
Bien sûr, éminemment de bonnes choses ont été entreprises depuis l’avènement du Roi Mohammed VI afin de limer cette béance entre ceux qui ont les moyens financiers et ceux qui ne se trouvent pas dans ce cas de figure, qui ont juste la possibilité avec les aides de l’Etat, d’inscrire leurs enfants à l’école publique et de se soigner dans les hôpitaux du même ordre, c’est à dire que ces cliniques et centres hospitaliers privés leurs sont inaccessibles.
Juste un mot avant de clore cette question: quelle coïncidence que le nouveau et très moderne CHU d’Agadir ait été ouvert tout juste après les marches de la GenZ alors que les manifestations ont commencé à Agadir après la mort en couche de 9 femmes. C’est juste un détail car la braise était sous le feu depuis un moment. Il a suffit d’une étincelle. C’est pourquoi, il me semble, que la vigilance et le suivi de cette réalité sociale doit être la priorité aujourd’hui.
En définitive, le surgissement dans l’espace public de la GenZ est venu secouer le cocotier, pour employer cette expression familière. D’une certaine manière, c’est une bonne chose qui témoigne de la vitalité de la jeunesse marocaine. Elle a eu pour effet de réveiller les consciences, la conscience de tout un chacun normalement constitué, bien entendu.
On ne peut qu’espérer le meilleur après ce branle-bas de combat. Croisons les doigts !






















