« La vraie réussite, c’est de rester aligné à ses valeurs, tout en avançant avec courage »
« …C’est dans cette fidélité à l’enfant, en moi, que je puisse ma vraie voix… »
Asmaa Chérif d’Ouezzane est sans doute l’icône de Dar Dmana et sa diva. Une femme très aimée et appréciée à Tanger et au delà pour sa sagesse, son savoir-faire et être, mais aussi parce qu’elle est une âme très humble et d’un grand cœur. Un honneur de l’interviewer dans ce dernier numéro du magazine des femmes avant les vacances.
On ne présente plus Asmaa Chérif D’Ouezzane ni sa famille non plus. L’histoire, les livres et les romans vous mettent en valeur à chaque occasion.
Cependant, les gens aiment lire et découvrir l’image que vous avez vous-même composée de ces premières années de votre vie. L’enfance et l’adolescence dans cet univers extraordinaire que représente pour vous Dar Dmana.
Quelles sont les étapes essentielles de cette période?
Je suis née à Dar Dmana, cette grande demeure enrobée d’une âme. Mon enfance et le début de mon adolescence étaient mes plus belles années dans cet univers extraordinaire.
À cette époque, nous n’avions ni téléphone portable, ni T.V. Ceci nous permettait de manifester une empathie pour toutes les personnes qui nous entouraient.
J’ai vécu dans un milieu de femmes ce qui a fait de moi une enfant très précoce: rien ne m’échappait, et grâce à ma curiosité, ces dernières me transmettaient leur savoir-faire en travaux ménagers, cuisine, broderie et autres…
Dar Dmana était une vraie école où l’on préparait les jeunes filles au mariage.
Ma grand-mère et sa fille aînée étaient les maîtres des lieux, et malgré leur caractère austère, elles savaient faire la part des choses pour laisser place à une bonne ambiance de rires, de récits et de traditions transmises avec amour.
Très jeune, j’ai pris conscience que cet héritage me donnait une responsabilité: le préserver et le transmettre à mon tour.
Ce qui a fait de moi la femme sociable que je suis aujourd’hui.
On sent chez vous une grande tendresse pour les lieux, les objets, les gestes du passé. Y a-t-il un parfum, une voix, un souvenir sensoriel qui, à lui seul, résume pour vous l’âme de Dar Dmana?
Les odeurs me transportent vers des années en arrière. Les bonnes comme les mauvaises restent inoubliables.
J’ai gardé en mémoire le son de la cloche que ma tante agitait à table pour appeler la jeune fille de service.
Les roucoulements des pigeons qui attendaient le moment de la sieste pour manifester leur présence.
L’odeur spéciale d’un égout qui, selon le vent, nous prévenait de l’état de la mer.
Par contre, le musk, le oud et l’ambre que ma grand-mère gardait précieusement dans sa boîte en bois de rose, me rappellent les mariages, les fêtes et même les enterrements. Des senteurs qui font rêver. Très souvent, selon mon sentiment, j’allume un bout de “oud”, un bon calmant.
Qu’est ce que vous avez hérité de la dimension familiale de Dar Dmana, de votre grand-mère, vos parents et vos oncles?
De ma famille j’ai hérité le sens du devoir.
Ma famille m’a appris à donner, à aider, l’humilité et l’empathie pour les nécessiteux, le respect de l’autre.
La rigueur bienveillante de mes parents m’a appris à tenir les rênes de ma propre vie. Ma grand-mère m’a enseigné la patience et la sagesse des femmes vivant dans l’ombre. Tous, à leur manière, m’ont appris que la noblesse ne s’affiche pas, elle se prouve.
Si vous deviez transmettre un seul principe à la génération montante des jeunes filles marocaines, que choisiriez-vous ? Et pourquoi ?
Un principe à transmettre aux jeunes filles marocaines. Reste fidèle à toi-même, même si le monde t’incite à le perdre. Il est si facile de se dissoudre dans les attentes sociales. La vraie réussite, c’est de rester aligné à ses valeurs, tout en avançant avec courage.
Vous avez choisi une carrière de prof de français alors que vous aviez tant d’autres choix d’études et de métiers à pouvoir faire. Est-ce l’amour de la littérature et le style de vie français qui ont été déterminants dans votre choix?
Tout d’abord avec ma mère. Ma langue maternelle était le français, ce qui me facilitait la tâche à l’école. La lecture m’a aidé à mieux comprendre la littérature et m’a donné le goût de pouvoir l’enseigner. Quand, au style de vie, j’apprécie autant celui du Maroc que celui de la France, je les trouve même complémentaires. À cela ou à moins à cela, comme on dit chez nous.
Sans doute, l’un des grands événements qui a marqué votre vie est votre appartenance au Lions Club District Maroc-416 et bien sûr au club Tanger Montagne où votre famille est fortement représentée. Comment êtes-vous devenue membre de ce club et quelles sont les différentes responsabilités que vous avez assumées depuis, même au niveau national?
Mon entrée au Lions Club Tanger Montagne m’a été proposée par mon cousin Si Morad. J’ai tout de suite accepté cette initiation puisqu’il s’agissait d’une association d’œuvres de bienfaisance. En fait, ce n’est que le prolongement des valeurs que j’ai reçues. J’ai assumé mes responsabilités en tant que secrétaire, responsable culturel, vice-présidente, et aujourd’hui j’en assume la présidence avec humilité et surtout le bonheur d’avoir une aide de grande valeur, de la secrétaire du club, Mme Ilham Akki. À l’échelle nationale, j’ai souvent contribué à des projets en lien avec l’éducation et la culture.
A partir de ce 1er juillet, vous êtes officiellement la présidente du Lions Club Tanger Montagne. En plus des projets centraux de ce club, dont la prise en charge des enfants diabétiques au centre de soins Said Noussairi, Asmaa Chérif D’Ouezzane ne va sûrement pas se limiter aux actions de tous les jours et va installer d’autres activités. Avez-vous déjà des idées dans ce sens?
Pour mon mandat de présidente, j’aimerais créer des passerelles entre culture et action sociale. Pourquoi pas une caravane culturelle dans les écoles rurales? Un prix d’écriture pour les jeunes diabétiques? Je crois en la force des mots pour soigner, inspirer, grandir. Inchallah.
Dans votre vie de tous les jours mais aussi au sein du club, quand vous vous dites « mon dieu j’ai tellement envie de réaliser ce projet », en général, ce serait quoi exactement?
Un projet de rêve.
Un centre de mémoire vivante .Un lieu à Tanger où déposer un vrai patrimoine. Des histoires orales, le savoir-faire des anciens, le récit de femmes et hommes ordinaires collectés et transmis. Transmettre le mode de vie simple des années 50 en comparaison avec la vie actuelle.
Votre écriture, comme votre engagement, laisse transparaître une profonde sensibilité aux liens humains. Quelle place tient l’amour – au sens intime ou conjugal – dans votre équilibre de femme, d’auteure et de militante?
Quand je parle d’amour, je dis souvent à mes amis « Je suis amoureuse de l’amour ». L’amour ne se limite pas à l’amour que l’on porte au partenaire de notre vie. L’amour concerne l’amitié profonde, la tendresse partagée, le sentiment d’être comprise, sans avoir besoin de parler. Pour moi, l’amour est le plus beau mot de la langue française. Je suis perpétuellement amoureuse de ce qui me fait du bien. Même quand j’écris, je le fais avec l’élan du cœur.
Entre la professeure, la romancière, la lionne, la petite-fille, la citoyenne… laquelle de ces facettes vous semble la plus intime, la plus proche de votre véritable voix intérieure?
Quelle facette me ressemble le plus? Peut-être la petite fille, celle qui écoute, qui observe, qui se souvient. C’est elle qui nourrit la romancière, la professeure, la lionne. C’est dans cette fidélité à l’enfant, en moi, que je puisse ma vraie voix.
Propos recueillis par Abdeslam REDDAM

























