La démocratie n’est plus un moyen de contrôler le pouvoir mais un moyen d’encadrer les masses. – Jacques Ellul 1.
A l’approche des échéances électorales 2026, le Maroc se trouve confronté à une problématique devenue structurelle: l’érosion progressive de la confiance dans l’action partisane et institutionnelle. Cette crise de confiance se manifeste principalement par la montée de l’abstention électorale, phénomène qui dépasse désormais le simple désintérêt conjoncturel pour traduire un malaise politique et social plus profond..
L’abstention n’est pas uniquement le résultat d’une faible mobilisation électorale ou d’une lassitude passagère – bien que le scrutin de 2021 ait enregistré un taux supérieur à 50 %, le plus élevé depuis 2002 ! Ce phénomène exprime bien une rupture entre une partie importante des citoyens et les formations politiques censées représenter leurs aspirations. Beaucoup de Marocains ont le sentiment que les élections ne modifient ni leurs conditions de vie ni les mécanismes réels de prise de décision. Cette perception nourrit l’idée d’une politique sans impact concret sur les préoccupations quotidiennes : chômage, pouvoir d’achat, santé, éducation, logement et justice sociale et territoriale.
La crise touche également les partis politiques eux-mêmes. Longtemps considérés comme des espaces d’encadrement, de débat et de médiation entre l’État et la société, plusieurs partis souffrent aujourd’hui d’un affaiblissement idéologique et organisationnel. Les programmes électoraux apparaissent souvent similaires, les alliances se font et se défont au gré des intérêts, tandis que le phénomène du nomadisme politique accentue la perte de crédibilité des acteurs partisans. Cette situation alimente chez les citoyens un sentiment de défiance généralisée envers la classe politique. Une classe politique omniprésente en période électorale, mais étrangement absente dès que les urnes se referment. Cette politique de l’apparition saisonnière nourrit la défiance, creuse le fossé entre citoyens et institutions, et transforme la démocratie en simple rituel électoral sans véritable proximité avec les réalités sociales.
Le citoyen n’attend plus des discours éphémères ni des promesses recyclées, mais une présence continue, une écoute permanente et une responsabilité assumée au-delà des campagnes.
Par ailleurs, l’évolution des modes de communication a profondément modifié le rapport des citoyens à la politique. Les réseaux sociaux ont créé de nouveaux espaces d’expression où la critique des institutions et des élites se diffuse rapidement, souvent avec une forte charge émotionnelle. Les jeunes générations (GenZ par exemple) se sentent de moins en moins représentées par les structures partisanes classiques et privilégient parfois des formes alternatives d’engagement social ou numérique.
L’abstention électorale constitue ainsi un défi majeur pour le processus démocratique marocain. Une faible participation fragilise la légitimité politique des institutions élues et réduit la capacité des partis à incarner une représentation réelle de la société. Elle risque également d’accentuer le fossé entre gouvernants et gouvernés, au moment où le pays fait face à d’importants défis économiques et sociaux.
Pourtant, réduire cette crise à une simple question de participation électorale serait insuffisant. Le véritable enjeu réside dans la reconstruction de la confiance citoyenne. Difficile certes ! Cela suppose d’abord une réhabilitation de l’action politique à travers davantage de transparence, de responsabilité et de reddition des comptes (autrement, application obligatoire du principe du principe liant responsabilité et obligation de rendre des comptes !). Les citoyens attendent des résultats tangibles, mais aussi une cohérence entre les discours et les pratiques.
Le renouvellement des élites politiques apparaît également indispensable. En fait, certains dirigeants de partis politiques semblent vouloir s’éterniser à la tête de leurs formations, comme si le leadership devait leur appartenir à vie ! Or une démocratie vivante ne peut fonctionner durablement sans ouvrir davantage d’espace aux jeunes, aux compétences et aux nouvelles sensibilités sociales. De même, les partis politiques sont appelés à retrouver leur rôle de formation, d’écoute et de proximité avec la population, plutôt que de se limiter à des machines électorales activées uniquement en période de scrutin.
Enfin, le renforcement du processus démocratique au Maroc passe par une culture politique fondée sur la participation, la confiance et le respect de l’intelligence citoyenne. Restaurer cette confiance exige du temps, des réformes crédibles et surtout une volonté réelle de faire de la politique un instrument au service de l’intérêt général plutôt qu’un simple exercice de gestion du pouvoir.
1Jacques Ellul (1912-1994), théologien protestant, sociologue, fut l’un des premiers penseurs français à dénoncer les méfaits prévisibles de l’idéologie technicienne.
L’Illusion politique de Jacques Ellul, réédité par les Éditions de la Table Ronde (notamment en 2004 et 2018), est un essai majeur de 1965 analysant l’impuissance de l’homme face à la technicisation du politique. Il critique le « verbalisme politique » et l’illusion que l’État résout tout, alors qu’il est devenu une machine autonome. Pour Ellul, les citoyens chargent le politique d’espoirs illusoires, vivant dans une hypnose collective …
Par Dr. Ali GHOUDANE – Docteur chercheur en Sociologie
Cf. mon blogspot : kroniquesociale.blogspot.com/



























