Quel sera le sort d’une ville « vitrine » comme Tanger après la fin de la coupe du monde 2030? Cet événement sera-t-il le point de départ vers un nouvel horizon de développement ou le retour vers la vie de tous les jours et ses problèmes sans solutions?
Cette question se la posent tous les Marocains va habitant les autres grandes villes du Royaume. A Rabat, Casablanca, Marrakech, Agadir, Fès…
Et même dans les petits patelins…
Le Maroc connaît actuellement son deuxième taux de chômage le plus élevé de ces 27 dernières années. Le record, établi en 1999, s’élevait à 13,9%. Le taux actuel atteint 13,1% à la fin du troisième trimestre de cette année, selon le Haut-Commissariat au Plan. Ce niveau de chômage catastrophique survient en pleine période d’activité intense: celle qui précède la Coupe du Monde, marquée par d’importants chantiers de construction (stades, routes, voies ferrées) et un tourisme en plein essor!
Chaque année, 400.000 personnes arrivent sur le marché du travail, alors que le gouvernement n’a créé que 5.000 emplois au deuxième trimestre de cette année. Par «emplois», nous entendons tout type de travail, et pas seulement un emploi dans une entreprise ou le secteur public. La plupart de ces «emplois» sont précaires, sans protection sociale adéquate, faiblement rémunérés et souvent à temps partiel.
Au Maroc, un paradoxe étrange et troublant se manifeste: les secteurs et professions prioritaires pour l’État, tels que l’automobile, l’aéronautique et même le câblage, n’emploient qu’une infime partie de la main-d’œuvre jugée «qualifiée». Des centaines de milliers de personnes sont formées puis évaluées, ces secteurs sélectionnant finalement les diplômés les plus brillants et reléguant les autres au chômage, qu’il soit réel, déguisé ou même techniquement inactif (travaillant hors de leur domaine de compétences).
Le secteur automobile, fort de 18 ans d’existence et de 260 entreprises, n’emploie pas plus de 230.000 personnes. Son chiffre d’affaires en 2024 a dépassé 170 MMDH, dont 96% des bénéfices sont allés à la France. Le secteur aéronautique, avec 145 entreprises et un chiffre d’affaires dépassant les 20 MMDH au cours des neuf premiers mois de 2025, n’emploie pas plus de 20 000 personnes. En résumé: des profits énormes pour les investisseurs étrangers et marocains, des exonérations fiscales et douanières, et une contribution dérisoire à la création d’emplois.
En revanche, dans le secteur de l’agriculture de subsistance, largement négligé par le gouvernement, on comptait plus d’un million de céréaliers actifs en 2023. Les secteurs de la construction et des services, quant à eux, fournissent des centaines de milliers d’emplois. Ces emplois, du fait du désintérêt du gouvernement, sont caractérisés par la précarité et la saisonnalité.
Ainsi, l’agriculture perd 200.000 emplois par an en raison de sa quasi-dépendance aux changements climatiques et à la baisse des précipitations. Le tourisme prospère chaque été et stagne le reste de l’année. Le secteur de la construction a besoin de main-d’œuvre dès le début des projets, mais licencie la majorité des travailleurs une fois les travaux terminés. Ce triangle fragile formé par la construction, l’agriculture et les services offre la plus faible protection sociale et est étroitement lié à une économie informelle qui emploie les deux tiers de la population active et ne génère que 30% de la richesse.
Si telle est la situation en haute saison, qu’adviendra-t-il une fois la plupart des projets d’infrastructure achevés d’ici 2030? Le tourisme atteindra-t-il son apogée avant de décliner, et la sécheresse et le réchauffement climatique persisteront-ils?
Il y a quinze ans, chaque point de pourcentage de croissance du PIB créait 30.000 emplois. Aujourd’hui, selon l’Institut Royal des Etudes Stratégiques, ce chiffre n’en crée plus que 15.000 en moyenne. L’économie est devenue plus productive pour le capital, avec des coûts de main-d’œuvre plus faibles. Les secteurs traditionnellement créateurs d’emplois (agriculture, artisanat, industrie manufacturière) sont supplantés par des secteurs à forte valeur ajoutée financière et à faibles coûts de main-d’œuvre: l’industrie automobile, la banque, l’assurance… une tendance majeure de l’économie malgré les mises en garde des institutions nationales et internationales compétentes.
Après 2030, la situation va sûrement s’aggraver. Une part importante de la main-d’œuvre du secteur de la construction sera licenciée une fois la plupart des projets d’infrastructure achevée. Le tourisme atteindra son apogée lors de la Coupe du Monde de 2030, puis amorcera un déclin, non seulement naturel (le déclin suit le pic), mais aussi en raison de changements géostratégiques dans la région, avec une reprise de la demande et une croissance dans des pays concurrents comme le Liban, la Syrie, l’Égypte, la Jordanie, voire l’arrivée de nouveaux acteurs qui cherchent à développer leur offre touristique.
Les transferts de fonds des Marocains de l’étranger, qui constituent la principale source de devises étrangères avec plus de 112 MMDH en 2024, devraient diminuer en raison de l’arrivée d’une nouvelle génération moins attachée émotionnellement à sa patrie.
Le changement ne s’arrêtera pas avec la Coupe du Monde, qui s’accompagnera d’une hausse des prix des biens et services et d’une augmentation de la dette extérieure du pays (qui dépasse actuellement 69 milliards de dollars). Le changement ne fait que commencer !
Le dividende démographique, période de développement sociétal optimal où la population en âge de travailler est supérieure à la population dépendante, touchera à sa fin à partir de 2038. Cette année-là, l’équilibre entre la population active et la population inactive sera atteint, ce qui entraînera un vieillissement de la population de 23,2% en 2050, contre 12,7% en 2023.
L’augmentation de la part des personnes à charge (enfants et personnes âgées) au détriment de la population active – ou de celles en âge de travailler – exerce une pression accrue sur les services de santé et les dépenses de retraite, entraîne une baisse de la consommation et de l’épargne, et perturbe davantage l’équilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail.
Ainsi, à moins de modifier, même partiellement, l’approche de la productivité, en passant d’une logique de plus-value à une logique de création d’emplois, à moins de privilégier une production répondant à la demande intérieure avant l’exportation, et à moins de prêter attention aux secteurs à faible valeur ajoutée mais à forte intensité de main-d’œuvre, l’économie restera une économie de croissance plutôt que de développement, riche en population mais pauvre en emplois. Elle sera une économie où les riches s’enrichissent, tandis que les classes pauvres – et même les classes moyennes – s’enfoncent davantage dans la précarité.
Abdeslam Reddam






















