À Tanger, comme dans d’autres villes, des enfants et adolescents se retrouvent en situation de rue à la suite de parcours de vie complexes, marqués par la rupture familiale, la précarité ou l’absence de cadre protecteur. Il s’agit, dans de nombreux cas, de mineurs qui ne sont pas dans la rue par choix, mais parce qu’ils n’ont pas trouvé de solutions durables capables de répondre à leurs besoins fondamentaux.
Face à cette réalité, différentes réponses sont mises en place par les autorités et les acteurs sociaux afin d’assurer leur protection. Parmi elles, l’orientation de certains mineurs vers d’autres régions, parfois sur de longues distances, est envisagée comme une mesure visant à les éloigner de situations jugées à risque et à répondre à des préoccupations liées à la gestion de l’espace public.
Cette approche s’inscrit dans une intention de protection. Toutefois, l’expérience de terrain montre que l’éloignement géographique, lorsqu’il intervient rapidement ou sans préparation suffisante, peut soulever des difficultés s’il n’est pas accompagné d’un cadre éducatif clair et d’une continuité de prise en charge.
La stabilité, un besoin essentiel pour les mineurs
Pour un mineur en situation de rue, la stabilité est rare et précieuse. Lorsqu’un enfant commence à fréquenter une structure d’accueil, à participer à des activités éducatives, à suivre une formation ou à bénéficier d’un accompagnement psychologique ou médical, il entame un processus progressif de reconstruction et de confiance.
Une orientation vers une autre région peut alors entraîner la perte soudaine de repères essentiels: le lieu d’accueil, les adultes référents, les habitudes quotidiennes et les soins en cours. Cette rupture peut générer un sentiment d’insécurité et de confusion, particulièrement délicat pour des enfants encore en construction.
Témoignage d’un mineur originaire de Tanger
Un adolescent originaire de Tanger, aujourd’hui accompagné par des acteurs de terrain, témoigne:
«On nous a emmenés dans un autocar. Il y avait des adolescents et aussi des adultes. On pensait qu’on allait passer au commissariat, puis être relâchés.
En route, deux de nos amis ont été déposés sur l’autoroute. Nous ne comprenions pas ce qui se passait. Finalement, on nous a laissés à Béni Mellal.
Nous ne connaissions personne là-bas. Pour rentrer à Tanger, nous avons dû demander de l’aide pour le transport.
Il faisait froid, nous avions faim et nous étions très fatigués. Nous voulions simplement revenir là où nous avions commencé à être accompagnés».
Ce témoignage met en lumière les difficultés humaines, physiques et psychologiques auxquelles peuvent être confrontés des mineurs lorsqu’ils sont éloignés de leur environnement sans accompagnement suffisant.
Des effets à long terme à prendre en compte
Les professionnels observent que ces situations peuvent entraîner une fragilisation psychologique, une perte de repères et parfois une diminution de la confiance envers les dispositifs d’aide. Ces effets peuvent compliquer la continuité du suivi éducatif et ralentir les démarches de réinsertion.
Lorsque certains mineurs tentent de revenir par leurs propres moyens, ils peuvent également être exposés à des conditions de déplacement difficiles, augmentant leur vulnérabilité physique et émotionnelle.
Réduire la visibilité ou répondre aux besoins réels ?
Dans certains contextes, l’éloignement des enfants en situation de rue peut être perçu comme une réponse visant à réduire leur visibilité dans l’espace urbain. Cette approche peut produire un effet immédiat sur l’apparence de la ville, sans pour autant garantir une réponse durable aux besoins réels de protection, d’accompagnement et de reconstruction.
Réduire la visibilité de la précarité ne signifie pas nécessairement réduire la précarité elle-même. Lorsque l’éloignement n’est pas accompagné de solutions stables et adaptées, il existe un risque réel de déplacer la difficulté d’un territoire à un autre, sans en traiter les causes profondes.
La continuité de l’accompagnement: le rôle des structures locales
À Tanger, plusieurs structures sociales travaillent quotidiennement auprès des enfants en situation de vulnérabilité, parmi lesquelles DARNA, El Faro et d’autres associations locales.
Ces structures œuvrent chacune à leur niveau pour offrir un accompagnement humain, éducatif et social, en fonction de leurs moyens et de leurs possibilités. Leur action repose sur la proximité, l’écoute et la continuité du suivi, éléments essentiels pour aider les enfants à retrouver des repères et avancer progressivement vers une situation plus stable.
Repenser l’éloignement comme une transition encadrée
L’enjeu n’est pas d’opposer les réponses existantes, mais de rappeler que l’éloignement géographique d’un mineur ne peut être protecteur que s’il s’inscrit dans une transition préparée, accompagnée et coordonnée.
Lorsqu’une orientation vers une autre région est envisagée, elle devrait s’intégrer dans un projet éducatif global, avec:
*un lieu d’accueil clairement identifié,
*une continuité du suivi éducatif, psychologique et médical,
*une coordination entre les différents acteurs concernés.
À défaut de ces conditions, l’éloignement risque d’être vécu comme une rupture supplémentaire dans un parcours déjà fragilisé, plutôt que comme une mesure de protection.
La protection des enfants en situation de rue ne peut se limiter à une gestion de l’espace public. Elle repose sur des solutions durables, fondées sur la stabilité, la continuité de l’accompagnement et l’écoute attentive des besoins réels de chaque enfant.
Donner une voix à ces témoignages, c’est rappeler que derrière chaque décision se trouvent des mineurs, des vies en construction, qui ont avant tout besoin de protection, de cohérence et d’espoir.
Par Sanae Alami






















