Concurrentes et jalouses l’une de l’autre, Madrid et Barcelone ne s’aiment qu’à moitié. Que ce soit sous la monarchie absolue, la république, le franquisme ou la démocratie retrouvée, elles n’ont cessé de rivaliser afin d’apparaître chacune comme le véritable centre nerveux de l’Etat espagnol. Pouvait-il en aller autrement entre une ville qui se sait capitale et une autre qui s’estime métropole?

Le 13 Mai 1902 se déroule le premier clasico entre le Madrid FC, ne devenant Real que le 29-06-1920 après décret du roi Alfonse XIII ; club qui vient juste d’être fondé par les frères Pardos, Juan et Carlos, tous deux Catalans (ça ne s’invente pas) est battu trois buts à un par le FC Barcelone, crée en 1889 par le suisse Hans Camper, qui reprend pour modèle les couleurs rouge et bleue de son club Suisse favori, le FC BALE. A cette époque-là et dans les années qui vont suivre, il est encore présomptueux de parler de rivalité entre les deux clubs car la popularisation et le développement du football n’en sont qu’à leur balbutiement et ce n’est que trois décennies plus tard que surviendra l’antagonisme qui structure encore aujourd’hui la vie sportive de ces deux entités.

IDENTITE CATALANE BRIMEE
La crise des années 30 porta un premier coup à la superbe catalane. La guerre civile la ravagea et le franquisme, d’une certaine manière fit pis encore en termes historiques, il la discrimina. Face à cette Barcelone frondeuse, rétive, séparatiste, la dictature impitoyablement centipède du franquisme, le président de l’époque, du FC Barcelone Josep Sunyol, est fusillé par des franquistes à un poste de contrôle. L’usage du Catalan dans les rues de Barcelone ainsi que déploiement du drapeau dans les tribunes du stade Camp Nou, strictement interdits, ont catapulté le FC Barcelone comme porte étendard de la cause Catalane et de la résistance républicaine.
Cette identité se développera avec d’autant plus de forces face à l’opposition que représente le Real Madrid. Combien même le peu d’intérêt porté par le General Franco au football, il saisira rapidement l’enjeu politique que revêt ce sport devenu tres populaire pour manipuler les masses. Des lors, il va alors jeter son dévolu sur le club de la capitale et s’en servir comme un outil de propagande en s’appuyant notamment à partir de 1943 sur l’aura de l’ancienne idole du club, un certain «Santiago Bernabeu», fraichement diplômé en droit, après avoir combattu aux cotés des troupes franquistes durant la guerre civile. Face à l’insignifiant palmarès du real Madrid à côté de celui de Barcelone qui domine le football Ibérique depuis la fin des années 1940, l’arrivée rocambolesque d’un argentin venu tout droit d’un club Colombien, suffira à elle seule à bouleverser la physionomie et l’équilibre des rapports de force.

L’IMBRIOGLIO DI STEFANO
Rocambolesque sera le débarquement de Di Stefano au Real Madrid en provenance du club Colombien « Millonarios » ou après quatre saisons en y enquillant les buts par dizaines, ses prestations loin de passer inaperçues par les deux légendaires clubs rivaux espagnols, engageront une bataille pour se l’arracher. Ce joueur emblématique qui va devenir l’idole du Real de Madrid s’alignera tout de même, pour trois rencontres sous les couleurs du Barça, avant de finalement opter pour la tunique blanche…Mais l’histoire officieuse défendue par le club Catalan laisse colporter la version selon laquelle le « Caudillo » Franco serait intervenu pour que la « flèche blonde » rejoigne finalement le vestiaire du Real Madrid… face à cette lutte, et dans ce souci de sauver les apparences, et arrondir les angles, la fédération espagnole intervient et proclame un accord stipulant que l’attaquant jouera pour les deux équipes, en alternant à chaque saison. Compromis refusé par le Barça, laissant échapper non sans remords, l’un des plus talentueux footballeurs de l’histoire. Après sa défection de l’équipe Barcelonaise et par extension, pour certains nationalistes de la cause Catalane, Di Stefano aurait malgré lui renforcé le pouvoir symbolique de Franco, en valorisant son régime, montrer une image pacifiée et victorieuse de son pays, offrant ainsi en corolaire au continent, le profil de l’équipe la plus performante d’Europe à la fin des années 1950. De la même manière qu’il s’est servi du Real Madrid comme outil de propagande en Espagne, Franco adopte la même méthode sur le plan Européen, alors que le club « merengue » remportera les cinq premières coupes des clubs champions européens entre 1950 et 1960.
Bien que concurrencée économiquement par son ancestrale rivale, Barcelone réussit toutefois à prendre provisoirement sa revanche sur le plan culturel. Traditionnellement aérée par les vents innovateurs soufflant d’au-delà des frontières, elle devient la bouffée d’oxygène du pays, la vitrine de l’anticonformisme national.
In Fine, face à la capitale madrilène engoncée dans la dictature, ville du prince devenue ville du Caudillo ,Barcelone symbolisait sous Franco l’ouverture sur le monde extérieur, celui de la démocratie, et de la modernité, combien même en dépit du fait qu’aujourd’hui, Madrid a supplée économiquement la riche Catalogne; cette singulière rivalité historique héritée du franquisme autorise à tout le moins , les pigistes de circonstances, les politiciens de tous bord , les scribouillards et plumitifs de tout acabit, de s’approprier de récits historiques sans réelle rigueur concernant la Catalogne et ses mythes dans son affrontement sans répit avec la ville de Madrid, devenue métropole culturelle et creuset d’imagination…

Par Afif Khalladi
Docteur en économie et finances
Paris 1 Panthéon -Sorbonne