Par Mustafa Akalay Nasser, Enseignant-chercheur à l’UPF de Fès

L’espace culturel et physique musulman le fascinait, son unique voyage de jeunesse hors d’Espagne, ne fut pas à Paris, pas même en Italie mais au Maroc. Il cherchait l’Espagne profonde et la trouva dans les strates occultes de l’art arabisant“.

Juan Goytisolo.

Imaginez si chaque année 4,5 millions de touristes se rendaient à Tanger. Imaginez si l’architecte Antonio Gaudi pouvait réorganiser la ville du détroit, c’est en tout cas un de ses nombreux projets qui n’ont jamais vu le jour. En 1892 pour être précis Tanger aurait pu se glorifier de voir se hisser sur son sol «La Sagrada Familia», symbole de Barcelone partout dans le monde.
En effet à cette date, l’ordre des franciscains dont le père Lerchundi caressa l’idée de faire construire une grande église monumentale par l’architecte catalan Antonio Gaudi, en lui laissant le libre choix de concevoir une œuvre architecturale très distinguée. Il en fit donc le projet, mais pour des raisons non encore déterminées, le projet fort bien exécuté en dessins et plans resta inédit… bien qu’à regarder d’un peu plus près les clochers de «La Sagrada Familia» aux allures des «dykes» en tuf volcanique de Cappadoce en Turquie et des minarets du Mali, un air de famille subsiste avec ceux dessinés pour l’église de la mission franciscaine tangéroise. Ce temple est le projet de Gaudi le plus représentatif de son génie visionnaire: il travaille à ce projet ambitieux, l’un des plus admirés et les plus étudiés de l’architecte, entre 1891 et 1892. Projet cependant relativement ou du moins passé sous silence pendant un certain temps, mais qui jouit aujourd’hui d’une actualité indiscutable, tant dans les milieux spécialisés que dans l’opinion étrangère.
En outre, selon le chercheur japonais Tokutoshi Torii, il constitue l’acte de naissance de l’architecture gaudienne, car c’est ici que l’on trouve la solution à un grand nombre de problèmes posés par la construction de «La Sagrada Familia» et de l’église de Colonia Güell, Il est à l’origine, indirectement, du parc Güell, de la Casa Batlo et de la Casa Mila.
Voyage initiatique de Antonio Gaudi à Tanger et Tétouan.
Le pèlerinage en Orient est une sorte de préoccupation générale chez tout créateur de l’époque, il devient presque aussi important que l’avaient été dans un passé lointain les voyages initiatiques en Grèce et en Italie. Au XIX siècle, en Espagne l’attrait pour l’Orient dépasse une simple prédilection pour l’exotisme et revêt une ampleur particulière qui se traduit dans l’histoire et dans la littérature: de la bataille de Wadras au siège de Tétouan, du rôle stratégique de Tétouan «la blanche» à l’instauration du protectorat, autant de signes de l’épanouissement d’un courant qui peut être symbolisé dans les arts par deux œuvres orientalisantes aussi célèbres que la Fantasia de Mariano Fortuny et la Casa Vicens de Gaudi. On assiste à la création d’un Orient imaginaire et multiforme peu soucieux de la réalité et privilégiant l’aventure, l’enchantement et le rêve. Cependant peu à peu sa représentation prend une configuration géographique et se réfère davantage à ce qu’Edward Saïd appelle «L’Orient créé par l’Occident», notamment le monde islamique entre le Maghreb et l’Inde.
C’est le cas aussi pour Gaudi qui, lors de son séjour à Tanger et Tétouan en 1891, découvre un Maroc magique; il est fasciné par des éléments caractéristiques de l’esthétique marocaine, tels que le blanc cassé, la structure cubique des demeures de Tanger et Tétouan, la lumière azurée, la végétation sauvage ou apprivoisée, les immensités fertiles ou désertiques, les somptueux minarets qui ponctuent le paysage urbain des deux cités nordistes. Ce cadre physique se révéla extrêmement fécond et lui inspira un ambitieux et exceptionnel projet. Imbu d’une religiosité militante, Antonio Gaudi projeta la construction d’une cathédrale aux allures d’une casbah marocaine ou d’une mosquée africaine. Gaudi une fois sur place, développa plusieurs idées, optant pour un temple absolument stupéfiant et aux proportions gigantesques.

Le temple des missions catholiques d’Afrique.

Le dessein de Gaudi de construire une cathédrale du XX siècle, synthèse de tout savoir architectural, avec un ensemble complexe de symbolismes et de visualisations de la foi. Sur un plan carré en forme de croix du Saint Sépulcre, l’église marque une ligne ondoyante au cours horizontal. L’architecte catalan a voulu doter le monument d’une dimension verticale spectaculaire par une apothéose de pinacles et de tours à structure hélicoïdale rehaussées de mosaïque vitreuse vénitienne aux motifs abstraits et couronnées de symboles de la croix et la paix. Sur les parties extérieures – façades et clochers- la simple disposition des fenêtres et des baies en arcs paraboliques et en cônes donnerait lieu à un extraordinaire jeu de lumière et d’ombres. Cette lutte de la lumière et de l’ombre, qui accentue les contrastes architecturaux, cette complexité du décor où se dissolvent les surfaces, cet amour du pittoresque font songer immédiatement au cadre féerique de l’Alhambra de Grenade. Sur le plan de la forme, il est indéniable que le temple des missions franciscaines a joué le rôle de marraine auprès de «La Sagrada Familia» de Barcelone. S’il avait été réalisé, Tanger posséderait une sorte de temple- voilier. Tanger avec ce temple –voilier aurait eu un bâtiment aux vingt- cinq tours- dont une centrale aurait joué le rôle d’un gigantesque mât de forme elliptique- d’une hauteur de quatre-vingt mètres et d’un diamètre de cent-vingt mètres. Des bâtiments destinés aux écoles et au couvent, d’une hauteur de vingt- sept mètres, devaient se grouper tout autour.
Gaudi prit son vocabulaire dans la nature, bien sûr, son inspiration est minérale, végétale et même animale, les ferronneries de ses grilles ressemblent à des os humains, les colonnes de «La Sagrada Familia» ressemblent à des troncs de cyprès épurés par la géométrie, les pinacles de la Casa Batlo à des cheminées de fées. Il remonte à la naissance des formes et refait à son compte le chemin qu’on fait le végétal, le minéral, ou les autres civilisations. De ce réservoir des solutions universelles, il extrait des inspirations techniques, mais retrouve la fonction du sacré. Il avait même des tendances mystiques.

Gaudi l’orientaliste.

Gaudi vouait une admiration sans limite à l’art orientaliste; art remis au goût du jour dans l’Espagne de cette fin du XIX siècle par le peintre orientaliste Mariano Fortuny, comme Gaudi originaire de Reus et auteur de nombreux dessins et aquarelles sur le nord du Maroc (1860-1862).Tandis qu’autour de lui on imite cet art orientaliste et son exotisme ornemental, Gaudi fait un voyage en Andalousie mauresque pour se ressourcer et analyser l’organisation de l’ espace et la structure des monuments, non pour les plagier mais pour y puiser un renouveau. Ses premières œuvres, La Casa Vicens et El Capricho de Comillas, témoignent déjà de son goût pour la richesse baroque de l’Espagne mauresque et de son admiration pour les architectures islamiques (art arabo-musulman et indo- iranien). Certes, les archives attestant de l’existence de ce projet tangérois sont rares. En effet, tous les plans autrefois conservés à «La Sagrada Familia» ont été brûlés en 1936 lors de la guerre civile en Espagne. Par conséquent, la reconstitution de ce qu’auraient dû être «Les missions catholiques d’Afrique» s’est avérée une tâche difficile. Les documents sauvés de cet incendie peuvent être comptés sur les doigts d’une seule main. Parmi eux, il y a d’abord la gravure de ce temple, découverte dans la bibliothèque franciscaine de casa Riera de Tanger en février 1991 par l’historien franciscain Ramon Lourido l’urbaniste tangérois Mustafa Akalay Nasser et le directeur de la bibliothèque de l’institut Cervantès Jaume Bover.
Il y a aussi cette carte postale envoyée par l’architecte à Mariano Andrés copropriétaire de la maison des Botines de Léon, qui est contemporaine du projet tangérois et conçue entre 1891 et1893.Il s’agit d’une des rares œuvres importantes de Gaudi hors de Catalogne. Mais la datation différente de ces deux éléments d’un spécialiste à l’autre a finalement été concordé grâce au travail acharné du japonais Tokutoshi Torrii, notamment dans son livre «le monde énigmatique de Gaudi».
Mais peut être qu’en 2022 pour son cent trentième anniversaire la mairie de Tanger en donnant le nom d’une avenue ou d’une place en son intention le tirera de son oubli séculaire, mettant en exergue la fonction architecturale qu’aurait pu jouer en son temps, sur le plan universel la ville de Tanger si des impondérables n’avaient mis fin de manière impromptue à un projet si monumental et pourtant concevable. «La Sagrada Familia» à Barcelone, sa cousine, le témoigne.