“Définitivement, on est en plein brouillard, on ne voit rien clair, et chaque fois qu’on commence à voir un peu de lumiére, arrive une décision qui nous renvoie à la case de départ”

Sanae Raihani, l’une des guides touristiques les plus connues à Tanger dresse son bilan personnel de cette profession depuis que la pandémie du Coronavirus suivie de la fermeture des frontières ont tout bouleversé dans ce secteur. Beaucoup de brouillard mais aussi d’espoir.

Etre femme et guide touristique au Maroc est une double responsabilité qui n’est pas facile à gérer, puisque votre travail vous oblige à voyager et être souvent absente de chez-vous.
Comment Sanae Raihani réussit-elle cette double mission et quelles sont les principales entraves que vous rencontrez dans votre métier?

Avant tout, vous remerciez pour l’opportunité que vous me donnez de faire découvrir au public féminin un métier perçu comme un métier d’homme, puisque son exercice implique le fait de côtoyer des étrangers, chose impensable pour une femme dans notre société classique, heureusement ce stigma est dépassé de nos jours. Aussi pour la croyance généralisée que le métier vous oblige à voyager, cela reste un choix et une décision personnelle, puisque vous pouvez opter pour les visites locales. Certes que la plupart de mes collègues femmes (et même hommes) préfèrent cette option de visite locale. Personnellement, j’ai opté pour les circuits, les deux dernières années qui représentaient un défi professionnel pour moi et qui s’est avéré une expérience exceptionnelle, enrichissante.
En ce qui concerne les entraves que je rencontre, je peux vous parler du plus simple comme l’absence de toilettes publiques, au plus grave, comme l’état désastreux de nos hôpitaux, cliniques et commissariats (vous n’imaginez pas la «hchouma» que je passe si j’ai à accompagner des clients à ces damnés endroits), sans oublier l’état des routes nationales surtout en hiver, le manque de personnel qualifié dans les hôtels et restaurants.

Depuis mars 2020, le tourisme est à l’arrêt et le métier du guide touristique aussi. Comment avez-vous géré ces deux dernières années en tant que professionnelle et responsable d’une famille?

2- Presque 2 ans qu’on est en arrêt de travail. Je me rappelle parfaitement de ce jour fatidique, j’étais à Marrakech avec un groupe de 36 personnes, qu’il fallait calmer et rassurer après l’annonce de la fermeture des frontières, on a dû les ramener par la frontière terrestre de Ceuta. Ce fût un jour malheureux, on est passé de l’optimisme au pessimisme absolu. Et là, l’incertitude s’est installée dans nos vies.
En réponse à votre question de comment j’ai géré et je gère cette situation, vous dire que nous les guides touristiques par le caractère saisonnier de notre métier, on est obligé d’épargner, puisqu’on ne travaille que 8 mois par an. D’autre part la fragilité de notre métier, qui se voit altéré par tout événement national ou international, renforce ce besoin d’économiser. La preuve en est là avec le Covid, le tourisme fût la première activité à s’arrêter, et certainement sera la dernière à redémarrer.
Il y’a eu beaucoup d’épisodes néfastes pour le tourisme, un des plus durs dont se souvient mes collègues, fût la guerre du Golfe de 1991, mais rien de comparable avec celle crise, surtout qu’on ne sais pas combien de temps elle va durer. Malgré nos épargnes et l’aide familiale, la situation reste dramatique.
Oui , on a eu accès à l’aide de la caisse Covid, une aide qui nous est arrivée dix mois après le début de cette crise, et de laquelle on nous prélève presque 300 dhs de CNSS, du coup on ne reçoit que 1700 dhs, somme insuffisante pour combler nos besoins les plus élémentaires.
J’ai pensé chercher un petit Job en attendant la reprise de l’activité, mais la grande quantité de news et Fakenews sur l’ouverture des frontières me font continuellement hésiter, car je ne vais pas nier que j’aime mon travail et je m’y épanoui.
Définitivement gérer l’incertitude frôle l’impossible.

Quels sont les moments les plus durs et les grandes peines que certains professionnels ont passé et dont vous êtes témoin?

La nature de notre métier, fait de nous, en général, des gens dynamiques, actifs et sociales, cet arrêt brusque qui nous a cloîtré et confiné à eu un impact lourd et négatif sur notre humeur, et sur notre santé psychique.
Côté économique c’est évident que les épargnes se sont envolés et qu’avec 1700 dhs on ne va à nul part, on est dans une situation très compliquée.
Parler de cas concrets à cette hauteur de l’histoire, m’est impossible, on est tous dans le même bateau, on ne peux pas répondre ni faire face aux engagements et compromis qu’on avait acquis étant donné que toutes les prévisions étaient favorables. Beaucoup d’entre nous on des crédits d’habitat ou de consommation, d’autres ont investit dans le secteur du transport touristique…
Définitivement, on est en plein brouillard, on ne voit rien clair, et chaque fois qu’on commence à voir un peu de lumière, arrive une décision qui nous renvoie à la case de départ.

Quel est votre point de vue concernant la gestion de cette pandémie? Qu’est-ce qu’il a été mal fait et inacceptable à votre avis?

Á ce propos, je salue les décisions royales comme l’activation des caisses d’aide Covid ainsi que la campagne de vaccination, qui ont renforcé et consolidé l’image du Maroc à l’étranger. En revanche, les décisions arbitraires concernant l’ouverture et fermeture des frontières tant par l’ancien gouvernement qu’avec le nouveau, me laisse perplexe, surtout devant les conséquence néfastes dont la plus grave reste la perte de confiance dans la destination Maroc.
La confiance de nos partenaires, tours opérateurs, compagnies aériennes est la pierre angulaire de notre secteur, on aura besoin de beaucoup de temps et de travail pour la récupérer, bien dommage.

Quelle est pour vous la solution qui doit être appliquée immédiatement pour sauver le secteur?

OJALÁ (comme disent les Espagnols), j’avais la solution, mais ce n’est pas le cas, le mal est fait et pour moi au lieu de prétendre chercher des solutions, on devrait voir les leçons qu’on a appris de cette épreuve.
-La première, qui aurait pu être une solution dans ces circonstances, mais qui s’est avérée presque inexistante est le tourisme national, nos voisins du nord ont pu sauver le secteur en grande partie grâce au tourisme national, mais nos voisins avait commencé depuis les années 50. Prétendre, en plein crise, avec une petite campagne publicitaire, activer ce segment reste une chimère. On a devant nous un travail colossal pour faire du Maroc un produit attrayant pour les Marocains. Il faudra plutôt se concentrer sur les enfants et les jeunes (même si ces derniers sont déjà mal influencés à cause des images négatifs qu’ils ont de leur pays) leur parler de l’histoire de leur pays d’une manière plus aimable et proche en mettant l’accent sur la pluralité du Maroc. Leur montrer la géographie de leur pays en exaltant son emplacement stratégique et sa grande diversité, sans oublier notre grande richesse géologique. Revisiter notre gastronomie, leur faire aimer le Tajine, la Pestilla… Leur dire avec fierté que la nôtre est la deuxième meilleure cuisine au monde, qu’ailleurs elle est considérée une délicatesse. Réutiliser des objets artisanaux dans notre quotidien ou dans notre décoration afin de sauver le peu qui reste de nos offices millénaires.
-L’autre point est relatif à la structure de la santé publique, qu’il faudrait corriger et renforcer afin de donner des garanties à nos visiteurs.
– Aussi on devrait commencer à développer la marque MAROC, je reviens à l’exemple de nos voisins espagnols qui l’ont fait pendant les années 90. Ainsi que la création d’une stratégie touristique national, afin d’élargir le choix de nos visiteurs.
Pour terminer dire que rien n’est perdu, on a un pays magnifique et une jeunesse pleine de vie et d’illusion qu’on doit réconcilier avec son pays.