La distance entre oued Aliane et Tanger est de moins de vingt kilomètres. Redoine la parcourait en moins de deux heures à pieds. Depuis cinq ans qu’il ne part plus dans cette ville d’où il était revenu lassé par les grèves des diplômés chômeurs dont il faisait partie, il peint.
Quand il ne part pas pêcher sur la petite barque que lui avait léguée son père, il aime s’installer devant son chevalet et peindre le paysage face à lui. Un paysage simple et pourtant fascinant. Des petites maisons blanches parsemées sur les flancs d’une longue ceinture de collines parfois brunes, d’autres fois grises. Quelques éoliennes qui semblent caresser le vent qui lui chatouille le visage. Des lumières qui, la nuit venue, clignent de l’œil aux étoiles scintillant dans le ciel si bas qui s’étend sur les deux rives du Détroit. Une plage lointaine qui éblouie les yeux de son or quand son éclat se mêle aux rayons du soleil. Et au coin droit de ce sempiternel tableau, un rocher qui trône dans sa majesté imperturbable que le jeune homme ne se rassasie de copier sur ses toiles. Au gré du soleil et au rythme de son parcours, Redoine saisit les couleurs changeantes de la mer, du ciel, des pierres, du sable, des arbres. Au souffle du vent et à l’humeur du ciel, il intercepte les mouvements des lignes à peine perceptibles.
Sa main sur la toile, il imagine la vie des humains, des bêtes, des choses qui peuplent la rive d’en face. Plongé en lui-même, il dessine le dialogue interminable qu’il tient à ces inconnus que son désir de rencontrer exacerbe dans la nudité de ses jours. Parfois, réchauffé par le souffle de sa mère se rapprochant de lui, il murmure :
« – tu sais, Yéma, avant de devenir oued, Aliane était un riche gouverneur de la ville de Sebta. Pour se venger de l’humiliation que son seigneur lui avait infligée, il avait indiqué le chemin le plus court au seigneur des arabes qui, sur de légères felouques, avait conduit son armée jusqu’à la rive d’en face. Fin guerrier, cet émir avait brûlé toutes les felouques pour obliger ses troupes à continuer leur nouveau chemin. Ils étaient les premiers Harraga. Le rocher d’en face porte encore le nom de l’émir conquérant et notre oued porte encore le nom du gouverneur Aliane qui avait permis cette rencontre des deux rives.»
D’autres fois, il lui dit :
« – tu sais, Yéma, il y avait un prophète d’Allah qui avait marché sur l’eau. Sidna Issa. Imagine que nous, humbles pêcheurs, puissions marcher sur cette mer… Nous n’aurons pas besoin de tous ces passeports qu’aucun visa ne veut honorer. Toi, tu pourras aller prier sur la tombe de ton ancienne amie Tonia et moi je pourrai aller visiter El Prado. »
Dans le village de Rédoine, les nuits de grandes tempêtes comme les nuits de grandes lunes, les hommes chevauchent leurs zodiacs et relient les deux rives en conquérants. Ils emportent hommes, femmes, enfants, vieillards, herbes à odeur rance, herbes à couleurs de feu, pierres à couleur eau ou or, dit on. Ils rapportent des armes, de l’argent, d’autres hommes, d’autres femmes, dit-on. Personne ne sait vraiment rien mais le matin tout le village loue leur prodigalité de Sidi Jabou, le saint protecteur du village.
Un soir, Redoine conduisit sa mère devant la barque familiale. Elle ne pouvait pas voir les belles couleurs desquelles il l’avait peinte. Elle ne pouvait lire le nouveau nom calligraphié sur le flanc droit de l’embarcation. La rive était vide et la mer calme. Le fils posa ses lèvres fiévreuses sur la tête de sa mère et lui dit :
« – Yéma, cette barque porte désormais ton nom. « Yéma ». Sur elle je partirai à la conquête du monde. Et quand je reviendrai, le village ne me blâmera plus et tu ne seras plus la mère du fou des couleurs. Attends-moi ici et prie pour moi. La mer qui envide le temps déploiera pour nous le bonheur en souvenir de ma mère. »
L’aube vint. Puis une deuxième qui fit accourir tout le village sur la grève où un poisson énorme vint échouer. On le scruta, on le soupesa du regard, on le tata, puis on s’attela à le découper. Des bras se tendent timidement, puis avidement vers les plus grosses parties. Le village emporta le butin mais n’oublia la part de Yéma qui, caressant de son regard la mer, ramassa une planche d’une couleur irisée sur laquelle des lettres étaient tracées et rentra chez elle attendre le retour de son fils.
Tanger le 01 octobre 2014
Chemseddoha Boraki
























