Par Mustafa Akalay Nasser: Directeur de L’Esmab UPF.Fès.

“La Equitativa” constitue l’un des repères les plus allégoriques du Tétouan espagnol et boit de diverses sources du rationalisme dominant à cette époque.
Rien de mieux pour approcher Tétouan que de l’observer d’en haut. Et aucun mirador n’est plus approprié que le bâtiment “La Equitativa”, la propriété la plus représentative de l’expansion. L’horizon submerge avec une vue panoramique où la ligne aérodynamique de l’architecte Casto Fernández Shaw impose son architecture futuriste.
La médina est recluse dans son enceinte et plutôt bien conservée, prête à être explorée à pied, profitant de son échelle humaine, de son harmonie, animée par ses asymétries et ses faillites qui jouent avec la perception et les sens. En raison de sa richesse formelle et de son esthétique saisissante, elle constitue un splendide échantillon de cette typologie urbaine si caractéristique du monde islamique avec laquelle la vitalité de sa vie civique vibrante a exprimé une société dans laquelle elle a réussi à s’intégrer, sans perdre les références andalouses, les traditions culturelles des Arabes et des Maghrébins.


La médina de Tétouan étend ainsi son labyrinthe de rues en zigzag, parfois chargées d’une activité commerciale intense et souvent couronnées d’arcatures, construites sur une pente qui va des hauteurs de la citadelle, à côté des casernes régulières en ruine et des tombeaux des fondateurs, jusqu’au vaste espace sur lequel repose le quartier juif, non loin du Feddan, la Plaza de España qui s’ouvre devant le Palais Royal et sert de trait d’union entre la médina et l’expansion espagnole.
Mais la confusion initiale de ceux qui parcourent la médina laisse peu à peu place à la fascination. Parcourir l’expansion c’est découvrir des strates, des replis, des recoins reculés de l’histoire urbaine. C’est Tétouan, un mélange d’expression de pouvoir et de fraternité. Le meilleur de l’urbanisme espagnol au nord du Maroc s’y trouve dans l’extension ouest. Le Tétouan espagnol n’a pas fait exception. Les traces stylistiques inscrites et incarnées dans son espace urbain et qui façonnent son architecture, reflètent encore aujourd’hui les intentions ambitieuses des différents architectes espagnols.
L’Espagne exporte ou déplace des architectes qui ont fait que jusqu’à aujourd’hui il y ait des bâtiments avec une signature espagnole dans tout le nord du Maroc. Les architectes espagnols ont fait un travail énorme dans le protectorat, tant pour le gouvernement de l’époque que pour les particuliers. Ils se sont démarqués un terrain à Tétouan réalisant de gros travaux et des constructions pour des maisons locatives et unifamiliales.


En parcourant l’expansion dans le style du “flâneur” de Baudelaire, le Tétouan espagnol nous réserve plusieurs secrets architecturaux. Dans le cas qui nous concerne, on peut être assuré qu’il n’y a pas un style unique, tout un groupe d’architectes au style propre se manifestant dans la qualité de ses projets réalisés dans ledit espace urbain. Les édifices publics se distinguent par leur exception architecturale et leur somptuosité décorative et symbolique, confortant ainsi l’équilibre de l’ensemble.
En tant que capitale du Protectorat, Tétouan s’est dotée de bâtiments prestigieux situés tous dans ce nouveau quartier: la Mairie, le Palais de Justice, la Poste, le Trésor et les Affaires Indigènes.
Jusqu’à la guerre civile, la hauteur des bâtiments était strictement contrôlée, et les constructions ne dépassaient pas trois ou quatre étages. La hiérarchie et les dimensions des voies ont créé un motif visuel fluide et intelligent. Ainsi, la largeur des rues, qui oscille entre 12 et 15 mètres, correspond parfaitement aux trois ou quatre niveaux d’immeubles.
Cette composition originale a produit un style architectural harmonieux, bien proportionné et surtout unifié, et une densité volumétrique équilibrée, révélant l’attention portée à la scène urbaine qui a contribué à la beauté plastique de l’architecture. Malgré, parfois, la simplicité des constructions, chaque bâtiment s’inscrit dans une logique d’ensemble. Le volume, les proportions, les formes et la décoration expriment la cohérence des architectes. C’est là que réside le charme de ces rues et avenues. Depuis les années 1920, Tétouan a retrouvé les aspects d’un immense ouvrage où les bâtisseurs ont expérimenté différents courants de l’architecture contemporaine.
Une variante intéressante et pittoresque de l’éclectisme de Tétouan est l’architecture néo-arabe ou “néo-mauresque”, l’architecture coloniale était liée à l’architecture andalouse. De nombreux bâtiments de l’extension figurent sur leurs façades, le répertoire architectural et ornemental de l’arabisme. Pour de nombreux architectes espagnols, la fonctionnalité (la hiérarchie des voiries, la répartition des différentes activités dans l’espace de la ville, le zonage) et la beauté des formes émanaient de cette nostalgie du musulman : lignes, plans, volumes et des ornements ont été inscrits sur les grands édifices dans le but d’évoquer et d’interroger la tradition nasride.
Le Tétouan espagnol entre 1917 et 1956 s’est distingué par la présence sur son sol de plusieurs styles architecturaux dominants tels que le courant arabisant, le courant art-déco, le courant néo-herrérien et le courant moderne. Ce qui frappe de prime abord dans l’ensemble des réalisations réalisées à Tétouan à cette époque est leur diversité et leur qualité, il est évident que ces architectures partagent certaines convictions communes et des attitudes identiques quant à la manière de formuler leurs réponses architecturales.


La première conviction évidente est l’adhésion à certains idéaux de l’architecture moderne. Ils croient à l’influence du climat sur l’architecture méditerranéenne, en l’occurrence marocaine, à l’authenticité de l’expression constructive, à la sincérité des volumes modestes et sans fioritures, à l’organisation régulière et rationnelle des édifices. De même, la nécessité les oblige à utiliser les capacités constructives d’une main-d’œuvre artisanale, à travers laquelle se produit une rencontre avec l’utilisation des formes fondamentales de l’architecture méditerranéenne. Certes, ils n’auraient pas dû détester ces solutions techniques qu’ils empruntaient directement ou indirectement aux formes architecturales typiques des cultures passées.
L’ornementation mise en échec par le Mouvement Moderne, trouve discrètement une raison d’être dans le fer forgé, le plâtre, composants de l’architecture marocaine populaire. Ce qui semble aujourd’hui banal mais qui, il y a cinquante ans, était exceptionnel dans le milieu des architectes les plus représentatifs de l’avant-garde, c’est l’absence totale de dogmatisme de leur part en matière d’habitation. Ils n’ont jamais cherché à imposer aux habitants un modèle d’habitat populaire importé d’Europe, ni même «inventé» celui qui s’adapterait à leur mode de vie. Leur tâche s’attachera à reprendre l’essentiel des typologies traditionnelles, à les rationaliser et à exalter certaines de leurs propriétés spatiales: le fait qu’en matière d’habitat leur travail s’adressait à deux catégories de population très éloignées l’une de l’autre est significatif : d’une part, à la classe aisée espagnole et juive, et d’autre part aux catégories les plus pauvres de la population indigène.
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Dans les deux cas, il est évident que la commande répondait à des motivations très différentes, puisque certains souhaitaient vivre une expérience esthétique et les autres avaient besoin d’un logement conforme à leur mode de vie. Les architectes adaptaient leurs réponses aux différentes commandeset ce qu’ils proposaient, avec plus ou moins de raffinement, appartenait au même ordre: l’alliance entre modernité et tradition.
Tout au long de ce XXe siècle, les architectes espagnols installés dans cette région ont trouvé des possibilités propices pour donner libre cours à leurs créations personnelles, à partir de différents concepts de différentes écoles. C’est le cas de l’omniprésent Carlos Ovilo Castelo qui a été le promoteur de l’expansion et de loin celui qui a le plus construit, jouissant d’une grande reconnaissance à son époque et d’une clientèle fidèle parmi la bourgeoisie Tétounaise, et qui, au fil du temps, sa figure a été éclipsée par l’ombre de Juan Arrate, José María Bustinduy José de Larrucea Garma, Alfonso de Sierra Ochoa et Casto Fernández-Shaw entre autres.
L’architecte Juan Arrate Celaya a opté pour le style néo-herrérien, au goût de la propagande franquiste dans de nombreuses réalisations publiques de Tétouan : bureau de poste, délégation de l’agriculture, pavillons de Varela, et dans certains bâtiments résidentiels, devenant le plus représentatif de ce style architectural.
Deux architectes importants José María Bustinduy et Alfonso de Sierra Ochoa ont perpétué et apporté à la ville des œuvres extraordinaires qui se caractérisent par un désir de simplicité et de sobriété dans la forme, un dédain pour la décoration et le résultat d’une réaction contre les styles traditionnels. Ils ont été les introducteurs à Tétouan d’une architecture plus moderne, liée à ce qui se faisait à l’époque dans le reste de l’Europe.


L’œuvre d’Alfonso de Sierra Ochoa était exemplaire. Issu de l’école de Barcelone, cet architecte était un chercheur né et un homme de terrain convaincu de la nécessité d’investiguer une nouvelle architecture afin d’inventer un art moderne, de construire, selon les codes locaux, une architecture populaire. Tout au long de son séjour à Tétouan, il a vécu quelque temps dans la médina pour analyser de près les aspects de l’architecture musulmane traditionnelle tels que le fonctionnalisme organique d’un plan carré, la distribution logique avec des pièces communicantes, l’insolation (rayonnement solaire) par la lucarne.
L’absence d’ornementation et la fonctionnalité avec laquelle l’architecture vernaculaire gère ses besoins de construction sont des stratégies exemplaires pour le rationaliste Alfonso de Sierra Ochoa, qui y voit aussi une manifestation de l’absence de style qu’il poursuit dans son projet pour le quartier Moulay Hassan.
Son attitude à l’égard des sources populaires est identique à celle d’une appréciation de la tradition savante: c’est une base riche à explorer et à élaborer, non un modèle à imiter.
Parmi les architectes qui sont intervenus tout au long de cette période, José de Larrucea Garma est pour nous le personnage le plus incompréhensible d’un courant dans lequel l’architecture oscille entre rationalisme et tradition, une oscillation au sein de laquelle on peut trouver la fusion entre la culture du Nord et la culture méditerranéenne. C’est précisément la prédominance de l’un ou de l’autre qui qualifie les différents projets qui passent de la simple réorientation de la tradition, proche du mimétisme, à son dépassement vers ce que l’on pourrait appeler une architecture méditerranéenne.
Casto Fernández Shaw pourrait être considéré comme le grand éclectique de l’architecture espagnole contemporaine. En effet, l’œuvre impressionnante d’un architecte né à la fin du 19ème siècle reste en pleine vigueur à l’aube du 21ème siècle. Artiste, inventeur, architecte, le mélange de sa personnalité se manifeste à la fois dans la succession des styles dont il a animé sa vie, du rationalisme à l’éclectisme, du régionalisme au futurisme. Un architecte qui se voulait ingénieur, un rationaliste et expressionniste proche des membres du GATEPEC qui ont diffusé le mouvement moderne, un visionnaire des villes futuristes et anti-aériennes.
Un architecte qui a construit des marchés, des temples, des gratte-ciel, des maisons familiales, des centres de loisirs, des salles de spectacle et des barrages, a dessiné des phares et des tours. Son travail imprègne de nombreuses disciplines, de l’art, l’ingénierie, l’architecture ou l’urbanisme. Son nom était lié à vie à une liste de bâtiments distingués, d’importance historique pour la ville de Tétouan, tels que le marché et “La Equitativa”. Ainsi, à Tétouan, selon son projet, s’est épanouie, blanche et souriante, la masse architecturale de la compagnie d’assurances «Fundación Rosillo», à laquelle s’ajoutent des sources au rationalisme dominant, puis des références explicites à la tradition autochtone.